MESDAMES MARGUERITE ET VICTOIRE DE FRANCE
« du roy mon frère, que je n'ay demandé (mais il « le m'a donné de bon gré) pour ruyner la France, « car j'en suis, et ayme tous ceux qui en sont comme (( moy : ilz auront de moy plus de courtoisie que (f d'un autre qui eust heu le don; et telle qu'ilz la « voudront de moy et me la demanderont, je leur « donrray. » Comme de vray, ceux qui eurent affaire aveq' elle n'y trouvarent que toute courtoisie, toute douceur et bonté.
Bref, elle estoit vraye fille de France, et en cella, et en bon esprit et habilité, qu'elle a tousjours bien monstre en secondant sagement et habillement monsieur son mary au gouvernement de ses seigneuries et dominations.
Après ceste Claude de France vint ceste belle Mar- Madame guérite de France, reyne de Navarre, de laquelle j'ay Marguerite parlé par cy devant; et pour ce je m'en tais, en attendant à ung autre temps; car je croy que l'avrilh en son beau printemps ne produist tant de belles fleurs et verdures diverses, comme ceste princesse nous produist et engendre en toutes saisons de beaux et divers subjectz pour dire tous les biens du monde d'elle.
Ces trois sœurs en eurent une petite qui fut nommée Victorie ou Victoyre. Ce nom luy fut donné Madame par M. le légat cardinal Caraffe*, qui en fut le payrrin , lorsqu'il vint en France pour esmouvoir le
1. Victoire, ne'e le 24 juin 1S56, morte le 17 août suivant. Sa sœur jumelle Jeanne mourut en naissant.
2. Charles Caraffe, neveu de Paul IV. Il fut e'tranglé en prison en 1565.
Victoire de France ^
roy à la guerre papalle et italique , et pour présage que ceste guerre et ce voyage aporteroit totalle victoire; mais ceste belle fille mourut incontinant, et ne vint aucunement en maturité, comme ung beau fruit que l'on attend par la belle et blanche fleur qui le promet. Et d'autant que ledict légat, par son beau nom, en avoif. présagé quelque chose de bon pour son voyage qu'il pourchassoit , aussi sa mort servist d'augure qu'il ne réussiroit pour bien , et qu'il ne raporteroit grand fruict de victoyre , ainsin que pour lors à la court on en discourusl là dessus.
Elle fut bessonne et d'une mesme ventrée aveq' ung autre qui mourust aussitost née : et ceste Victoire la survesquit quelques mois, dont la reyne leur mère fut en grand danger de mort, ainsin que madame de Lorrayne sa fille, qui mourust pour la naissance de deux bessons.
Madame Je ne veux oublier madame Diane de France,
Diane laquelle, bien qu'elle soit bastarde et naturelle, pour-
e rance . ^^^^ nous la pouvons mettre au rang des filles de France, d'autant qu'elle a esté advouée du feu roy Henry son père , et légitimée , et puis partagée et apanagée comme une fille de France : car elle eust la duché de Chastelleraut, et puis la quicta pour estre duchesse d'Angoulesme, dont elle retient asture
4. Diane, fille bâtarde de Henri II et de Philippe Duc, demoiselle pie'montaise, légitime'e de France, mariée 1° en 1552 à Horace Farnèse, duc de Castro, tué au siège de Hesdin, 2" en Ioo7 à François, duc de Monlmorenci , morte le 11 janvier 4619. Voyez son Oraison funèbre par de Morgues, 1649, in-8°.
MADAME DIAiXE DE FRANCE. 141
le nom ; et a heu tous les privilèges qu'ont les filles de France jusques à entrer au cabinet et au\ affaires des roys ses frères, et mesmes des roys Charles et Henry troisiesme, car je l'ay veu, comme si elle fust estée leur sœur propre, qui l'aymoient tout de mesme; aussi avoit-elle beaucoup de la ressamblance du roy Henry son père , tant pour les traictz du visage que pour les mœurs et actions, et toutes sortes* d'exercices qu'il aymoit, fust-ce des armes, de la chasse et des chevaux ; car je pense qu'il n'est pas possible que jamais dame ayt esté mieux à cheval qu'elle, ny de meilleure grâce.
J'ay ouy dire (et se list^) à aucuns anciens : que le petit roy Charles VHP estant en son royaume de Naples, madame la princesse de Melfe luy venant faire la révérance, luy fist veoir sa fille, belle comme ung ange, montée sur ung beau coursier du Règne, le miener et le manier aussi bien et en toutes formes d'airs et de manège, qu'eust sceu faire le meilleur
i . Le ms. porte par erreur : Toutes autres.
2. « Est assavoir que en ces jours, à une après disnée, la fille de la duchesse de Malfy, en la présence de sa mère, en un lieu dit Pouge-Real (Poggio-Reale), sumptueux et magnifique ainsi que dit a esté, icelle fille avoit ung coursier de PeuUe (Fouille) et à bride avallée, tant qu'il en pouvoit porter, le fist courir et estrader quatre ou cinq longues courses; et ce fait, elle fist contourner, virer, saulter et pennader ledict coursier aussi bien ou mieulx que eust sceu faire le mieulx chevauchant du monde. » Vergier d honneur^ dans les Archives curieuses, tome I, p. 342. — La princesse de Melû était Jeanne d'Aquaviva , première femme de Jean Caraccioli, prince de Melfi, qui a un article au tome II. Celui-ci eut plusieurs filles; je ne sais à laquelle s'applique le trait rapporté par Brantôme.
escuyer de là; dont le roy et toute sa court en furent en très-grande admiration et eslonnement , pour veoir une telle beauté si adextre ' à cheval, sans faire aucunement tort à son sexe.
Ceux qui ont veu autrefïbis madame d'Angoulesme à cheval, en demeurent bien plus ravis et esmerveillez, car elle y estoit si bien née et si propre, et de si belle grâce, qu'elle ressembloit du tout à ceste belle Camille, reyne des Volzques; et ceste-cy estoit très-belle de visage, de corps et de taille, qu'à grand peyne y en voioyt-on la court plus riche que celle-là, et qui s'accommodoit fort bien à ceste exercice; non qu'elle en fist autrement autre estât, ny qu'elle en excédast aucunement la modestie et douceur commune, comme* ceste princesse de Melfe, (car elle outrepassoyt un peu la modestie; en tout il la faut observer, et mesmes les famés), sinon quand elle alloit par païs, en y monstrant tousjours quelque gentillesse fort agréable à ceux qui la regardoient.
Je me souviens que M. le mareschal d'Amville, son beau-frère, luy avoit une fois donné ung fort beau cheval, qu'il avoit nommé le Doctor^ d'autant qu'il se manyoit de pied coy et alloit en avant à courbettes , si justement et si sagement qu'un docteur n'eust sceu estre plus sage en son aller; et voylà pourquoy il se nommoit ainsin; mais j'ay veu madame d'Angoulesme le faire aller plus de trois cents