‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 72 sur 112 · SUR LES DEUX REYNES JEHANNES · texte numérisé non relu

SUR LES DEUX REYNES JEHANNES

DE HIEKUSALESI, SCICILLE ET KAPLES.

Pour ne me vouloir point encore distrayre des discours du noble sang de France, il m'a pris fantasie d'escripre des deux reynes Jehannes de Naples, desquelles , pour estre sorties de ce noble sang françoiSj je veux parler; si que le discours qu'on en pourroit fayre d'elles, s'il passoit par une bonne plume et bien disante, en seroit fort beau et agréable; car le subject l'est tel.

Jeanne I", Je commanceray donq' par la reyne Jehanne pre-

reine mière, fille du roy Robert, extraict de ce brave roy

de Naples^

i. Jeanne I", reine de Naples, fille de Charles, duc de Calabre, et de Marie de Valois, ne'e en 1326, marie'e le 26 septembre 1333 à André, fils puîné de Charobert, roi de Hongrie, succéda (1343) à Robert, qui était non pas son père, comme le dit Brantôme, mais son aïeul. En 1345, elle fit étrangler André , et épousa (1347) Louis, prince de Tarente. Obligée d'abandonner ses Etats envahis par Louis, roi de Hongrie, frère d'André, elle se retira quelque temps en Provence, et, après des alternatives de succès et de revers, recouvra son royaume (13S2). Louis de Tarente étant mort (1362), elle se remaria la même année au fils de Jacques H, roi de Majorque, Jacques d'Aragon, à qui, dit-on, elle fit trancher la tête (1374), Elle épousa (1376) Otton de Brunswick, et fut déclarée déchue par Urbain VI (1380), qui appela contre elle, de Hongrie, Charles de Durazzo, dit Charl'es de la Paix. Celui-ci s'empara de sa personne (1380), et, après l'avoir gardée en prison quelque temps, la fit mettre à mort le 22 mai 1382.

Charles premier , duc d'Anjou, roy de Naples , et frère au bon roy sainct Louis, dont je m'estonne que tant de bons et scavans escrivains qui estoient de ce temps là, et mesme ung Boccace et ung Pétrarque, ne se sont mis à en escripre. Il est bien vray que celluy qui a escript XHjsloire de Naples^ en a assez dict , voire trop ; car il ne s'est amusé qu'en dire mal d'elle, scelon la coustume des hystoriographes italiens, qui ont estes grandz larrons de la gloyre et louanges de noz François. Voyci donq' ce qu'en dict cest hystorien, qu'elle fust fort addonnée à l'amour.

Elle eut pour son premier mary Andréasse, son cousin en second degré; et, après avoir tenu le royaume ensemble, elle s'en fascha; et estant tous deux en la ville d'Averssa, elle l'envoya quérir une nuict, soubz couleur de luy vouloir parler d'affaire nouveau advenu ; et, en allant à elle, se rencontrant soubz un potheau ^ qu'estoit là, fut pris et estranglé, par la vollonté et charge de la reyne, audict potheau ; plusieurs disent, parce qu'il ne fournissoit pas beaucoup, au gré de la reyne, à ses besougnes de nuict, encores qu'il fust jeune, gaillard et en bon poinct, ainsin que l'apétit désordonné de la dame l'eust vouleu. Et se conte encores, et à Naples et ailleurs, que ladicte dame, faisant ung cordon d'or ung jour assez gros, Andreasse luy demanda pourquoy elle faisoit ce cordon. Elle luy respondist en soubzriant qu'elle

1. CoUenuccio. Brantôme a ici, comme précédemment, copié la traduction de Denis Sauvage, liv. V, f"' 102 v° et suiv.

2, Le texte dit : ad un certo verrone (balcon) overo poggiolo.

le faisoit pour le pendre. Elle en tenoit si peu de conte, qu'elle ne craignoit de lui tenir telles paroUes, ausquelles Andreasse, comme simple et bon liommenas qu'il estoit, n'y print point garde; mais enfm l'efFect s'en ensuyvist; de quoy pourtant elle en fisl ses excuses au roy Louys d'Hongrie^ frère d'Andreasse ; néantmoins ledict roy ne les prist en payement j mais aveq' une simple lettre luy escript ces motz :

tt Ta vie désordonnée précédente , la seigneurie du royaume que tu (es toujours retenue entre mains ^ la i'engeance de ceux qui avoient tué ton mary non poursuyvie ^ Vautre mary qu incontinant tu as espousé y et l'excuse que tu rn as despuis eni>ojée, sont pleines preuves que tu as esté participante et complice à la mort de ton mary.

Elle espousa aprez, et aussitost, ung de ses cousins, filz du prince de Tarante, qu'elle avoit fort aymé durant son mary, qu'elle traitta bien; et demeura aveq' elle trois ans en fort grande amityé; mais il mourust tout exténué de s'estre excessivement et trop souvant employé au service de la reyne, en faveur de la dame ^'énus.

Elle espousa apprès , pour son tiers mary^ ung nommé Jacques de Tarancon, infant de Majorque, qui estoit pour lors tenu le plus délibéré, dispost et beau personnage qui se trouvast en la place, qu'elle ne voulust pourtant qu'il portast tiltre de roy, ains de simple duc de Callabre; car elle voulloit seulle dominer et régner, et ne vouloit plus avoir de compaignon, ainsin qu'elle faisoyt bien; et luy monstra

bien aussi; car, ayant sceu qu'il s'estoit donné à ung autre femme (malheureux qu'il estoit, car de plus belle n'en pouvoit-il choisir que la sienne), luy fist trancher la teste, et ainsin mourust.

Pour son quatriesme mary, elle print Othon de Brunzvik, de la race de Saxe, lequel estoit ung grand capitaine, et pour lors aux appoinctemens de l'Eglise; et c'est pourquoy l'empereur Charles, comme j'ay ouy dyre, luy ne s'en estant advisé plus tost, ayant faict amas de forces en AUemaigne, soubz le duc de Brunzvik, pour aller secourir Naples contre M. de Lautreq, se ravisa à mi-chemin, et ne voulust qu'il passast outre, ains qu'il s'en retournast, craignant qu'estant là, prétendant quelque droict sur ce royaume, à cause de cest Othon, son ancestre, ne fist quelque révolte, et luy nuysist là grandement.

Or, advint qu'au bout de quelque temps le roy Louys d'Hongrie, poussé, et de luy, et d'autres du royaume de Naples , qui l'apellarent pour venger la mort de son frère, envoya une fort grosse armée contre ceste belle reyne, en laquelle Charles de Durazzo fut général; et, s'estant assignée et livrée bataille, Othon, mary de la reyne, faisant ce jour merveilleux faictz d'armes, monté sur ung grand et fort courcier, fust blessé et cheut dessoubz luy, fut pris et mené à Charles, auquel il se rendist.

La reyne, voyant le changement de la guerre, et que d'ailleurs ne pouvoit avoir secours, et que l'espérance luy en failloit, obtint de Charles de pouvoir parler à luy ; pourquoy faire Charles alla au jardin du chasteau de la reyne, où elle luy fist la révérance fort bas, comme il est requis que le vaincu la face

au vaincueur (quel crève-cœur pourtant 1'), et luy (list telles paroles : Je vous ay jusques asture tenu pour mon p.lz; mais, maintenant, puisqu'il plais t à Dieu, Je cous recongnois et tiens pour mon seigneur. Par quoy je vous recommande mon honneur et celluy de mon mary Othon. A quoy Charles luy respondist : Je i^ous ay tousjours ayme'e comme mère, et ainsin ï entends. Je feraj à Vadvenir que faurajr vostre honneur., et celluy de vostre mary, pour recommande'. Et allors la reyne se rendist à luy. Cependant fut envolée lors, honnorablement accompaignée, en autre lieu, soubz bonne garde, et puis la nouvelle de la prise de la reyne envoyée au roy, de la conqueste du royaume. Estant demandé au roy, pour avoir l'advis de ce qu'on avoit affaire de la personne de la reyne, envoya à Charles deux de ses barons, pour luy congratuler de sa victoire , et fîst responce qu'il debvoit mener la reyne au lieu propre auquel elle avoit faict estrangler Andréasse, et qu'en ce mesme lieu, et en mesme manière, il la fîst pendre et estrangler : ce qui fust faict, et le corps fut porté à Saincte-Claire de Naples; et, aprez avoir esté trois jours morte sur terre, fut enterrée, et les deux barons, en ayant veu l'exécution, en portarent les nouvelles en Hongrie.

Apprès, fust couppée la- teste à madame Marie, seconde sœur de la reyne, femme mal pudique, et diffamée d'avoir esté participante à la mort d'Andréasse.

Ceste Marie fust celle dame qui fut femme de Ro-

1 , Ces mots ont été rajoutés en marge par Brantôme.

bert d'Artois, et aymée de Boeeasse % qui pour lors ilorissoit, pour laquelle il escrivit en sa langue vulgaire ces deux livres tant excellens : La Flammetie , et le Phïloccope^' . »

Voylà ce qu'en dist l'historien de Naples. Encor', aprez avoir faict ce qu'il a peu pour la détracter, il ne se peut garder de dire : « Telle fust et telle prist « fin la reine Jeanne première du nom, arrière-fille « du roy Robert, fort estimée en prudence et valleur « par beaucoup d'autheurs, et haut louée de Baldus « et Angélus', frères, docteurs en droictz très-fameux, (( en aucuns de leurs traietez et conseilz *. »

Or sur ce discours passé j'ay ouy à Naples, et ailleurs, louer fort ceste reyne, et n'en dire le mal que

1. CoUenuccio a commis ici deux erreurs que re'pète Brantôme. La Marie qui fut aimée de Boccace et mise à mort en 1382, était fille naturelle du roi Robert, et par conséquent tante et non sœur de Jeanne. Son mari n'était point Robert d'Artois, mais un gentilhomme napolitain. (Voyez Baldelli, Vita di Giov. Boccaccio^ 1806, in-8°, p. 22.)

Jeanne avait bien une sœur cadette du nom de Marie, qui s'était mariée trois fois : 1° à Charles de Sicile, duc de Duras; 2° à Robert des Baux qu'elle fit tuer ; 3° à Philippe de Sicile , prince de Tarente; mais elle était morte en 1366, c'est-à-dire seize ans avant le supplice de Jeanne.

2. La Fiametta et le Philocolo (ou Philocopo) ont été traduits en français au seizième siècle; le premier ouvrage par Cl. Nourry (1532), puis par Chappuis (1585); le second par Ad. Sevin (1573).

3. Baldus de Ubaldis et son frère Angélus Baldus, célèbres jurisconsultes du quinzième siècle, nés à Pérouse, morts, dit-on, le même jour, en 1400, suivant les uns, en 1433, suivant d'autres.

4. Brantôme se garde bien de citer ce que CoUenuccio (trad. Sauvage) ajoute : « Combien qu'un autre jurisconsulte néapolitain, de son temps, la nomme ruine et non royne du royaume de Na-

faict cest autheur manteur, mais l'excuser fort, à de gallans hommes discoureurs^ autant que l'autre l'a blasmée. Car quand à luy reprocher ses quatre marys, et pour ce la tenir impudique, on ne sçauroit, puisque le mariage est si bon et si sainct, estant ordonné de Dieu , et aussi qu'il valloit bien mieux qu'elle se mariast qu'elle se brullast ', ou, qui pis est, qu'elle se prostituasi et abandonnast à l'un et à l'autre d'aucuns amoureux, comme l'on a veu et veoiton de nostre temps plusieurs revues, princesses et grandes dames, soit estant filles, soyent veufves, faire l'amour a outrance, et paillarder aveq' qui bon leur sembloit et semble de ceux de leur royaume, plustost que de se marier, fuyant ce mariage sainct et permis, plustost que la paillardise deffendue ; ce que la reyne Jehanne n'a ensuy vy ; car pour le moins , si elle brusloit du chaut désh^ de la chair, elle le passoit honnestement aveq' ses marys.

Quand à Andréasse qu'elle fit mourir, on dict que c'estoit ung Hongre * yvrongne , très-dangereux et malicieux, en faisant son simple et son nyais, comme vollontiers telles gens le sont , plus que les habilles et honnestes, et qui la vouloit faire mourir pour estre seul roy ; mais elle gaigna les devantz , et joua à la prime, ainsin que le droict de nature le permet,

l)les, mettant ces deux versets au mespris du gouvernement des femmes sur un royaume :

Régna regunt vulvae, gens tota clamât simul : oh veh ! Intei'itus regni est a muliere régi.

1. Melius est nubere quam uri. S. Paul, ép. I aux Corinthiens, chap. VII, 9.

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