Cloridan
les bras de son amie, qu'il tenoit cette nuiet là couchée avec luy et embrassée; dont ung chacun l'en estima très-heureux de mourir si délicieusement*.
Que pouvoit donq' estre ce prince^ pour mourir si heureusement , en bien servant sa reyne , sa femme et sa cousine?
Pour le regard de son tiers mary, l'infant de Majorque, auquel elle fist trancher la teste pour avoir viol lé son lict, et l'avoir quictée, pour avoir esté surpris sur ung autre, encor qu'on die qu'il mourust de sa mort naturelle pourtant, ce dit l'hystoire ; mais passe, je veux qu'elle luy aye faict ceste justice. N'avoit-elle pas raison d'en punir l'adultère, puisqu'il n'avoit pas plus de loy ny puissance de la commettre en son endroict, qu'elle à luy ? Car scelon Dieu, ceste loy est commune et rigoureuse aussi bien au mary qu'à la femme. D'avantage, s'il l'heust trouvée en cas pareil, qu'en heust-il faict? Je m'en raporte aux gens jalloux et chatouilleux en cella. Encor' qu'il ne fust point roy absolu, ny ayant grade ny authorité, sinon pour l'amour d'elle, il ne faut point doubter qu'il ne l'eust faicte mourir. Et voylà pourquoy elle fist bien de luy faire pâtir la loy que, par advanture
Venuto era ove il duca di Labretto Con una dama sua dormia abbracciato, E r un coir altro si tenea si stretto, Che non saria tra lor 1' aère enh^ato.
Medoro ad ambi taglia il capo netto.
Oh feliçe morire ! oh dolce fato !
Che corne erano i corpi, ho cosi fade, Ch' andar 1' aime abbracciate alla lor sede.
Orlando furioso, cant. XVIII, st. 179.
et sans double infallible, il luy eust faict pâtir ; qu'est la cause qu'elle usa de son pouvoir royal , estant reyne de soy, et bien absolue.
Et quand bien toutes ces raisons ne seroient, et qui est le juge, tant doux soit-il, qui n'eust condampné ce malheureux d'avoir viollé sa foy à la plus belle reyne, princesse et dame du monde de ce temps-là, et luy avoir faussé compaignie, et s'estre desrobé pour aller habiter aveq' un' autre qui ne la valloit pas en la moindre partie de son corps? Misérable qu'il estoit 1 c'estoit tout ainsin qu'un, qui, pour estaindre sa soif, dellaisse la claire et nette fontayne, pour aller boyre dans une mare salle, boueuse et toute vilaine. Je dis donq' aveq' tous ces honnestes discoureurs, que ce malheureux mourust justement, et scellon son ingratitude; car ingrat estoit-il, puisque de simple prince elle l'avoit faict roy et son mary, dont les plus grands de la chrestienté s'en fussent allors contantez. En quoy beaucoup de dames doibvent prendre bon exemple, qui eslèvent beaucoup de petitz compaignons, et leur font cest honneur de les prendre pour maris, et les obligent de la vie, de leurs biens et leurs honneurs, que, quand ilz viennent à leur faire ung faux bon, à les vouloir maistriser comme leurs maryz, et à leur user de leur prérogatives , et bien souvant les gourmandent , les mesprisent et attentent sur leur vie, elles les doibvent prévenir et s'en deffaire en quelque façon que ce soit, comme disoit ung gallant homme que je sçay; car il n'y a rien si insupportable qu'ung joug donné et imposé de celluy que l'on a faict et eslevé. Mais je ne veux pas que tout cella soit de cest infant de
Majorque, car il n'en est rien. Il en faut accuser l'escripvain de XHystoire de NapJes^ qui se nomme Pandolfo Collennicio, qui en ha parlé par trop désavantageusement pour ladicte reyne; et pour ce, ne le faut croyre : nous croyrons plustost Froissard, encor' qu'il fust Anglois; mais pourtant, en ses escritz il ne flatte point tant les Angloix qu'il ne die beaucoup de bien des François, ce que n'ont faict vollontiers les hystoyres italiennes.
Voyci donq' ce qu'en dict Froissard, qui estoit de ce temps là, que ce James, ou Jacques, de Majorque, le roy d'Arragon * luy ayant envahi son royaume de Majorque, et faict mourir son père en prison à Barselonne, en voulut avoir raison; et pour ce la guerre s'estant esmeue contre le roy d'Arragon et Castille, il s'en y alla aveq' le prince de Galles , et le vint trouver à Bourdeaux; mais la fortune luy fust si contraire, qu'il fut pris dedans la ville de Valledolit, aux reconquetz que le roy Henry de Castille^ fist en Hespaigne; et fut faict prisonnier dudict roy Henry, auquel il se rendist, le priant de luy donner sa foy et ne permettre qu'il tumbast ez mains du roy d'Arragon, son ennemy mortel, qui estoit là assistant audict roy de Castille; ce qu'il luy promist; et luy tint très-sainctement sa foy et sa paiolle, et luy de meura son prisonnier. Quand sa femme, la reyne de
1. Pierre IV d'Aragon s'empara en 1343 de Majorque et de Minorque sur Don Jayme II, qui ne mourut point en prison, mais fut vaincu et tué en 1349, dens une tentative pour recouvrer ses Etats.