‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 8 sur 112 · Esbeyr, ébahir · texte numérisé non relu

Esbeyr, ébahir

armée, n'estoit si belle à veoir comme la beauté de ceste reyne.

Bref, j'ay veu un' infinité d'autres estrangiers, que je sçay estre venus en France et à la court exprès pour veoir ceste beauté , dont la renommée avoit passé par toute l'Europe, ce disoient-ilz.

Je vis une fois un gallant cavalier napolitain , qui estoit venu à Paris et à la court, et n'y trouvant poinct ladicte reyne , parce qu'elle estoit en son voyage des bains, retarda son retour de deux mois pour l'attendre et la veoir; et, Tayant veue , il dict ces mots : « D'autres fois, la princesse de Sallerne a « raporté une telle réputation de sa beauté dans « nostre ville de Naples, que l'estrangier qui abordoit « et s'en retournoit sans veoir ladicte princesse, en « raccontant de son vovage, si on luy demandoit s il « avoit veu ceste princesse , et respondoit que non, « on luy répliquoit qu'il n'avoit doncques veu Nacf pies. Moy semblablement, si, à mon retour sans « veoir ceste belle reyne , on m'eust demandé si K j 'a vois veu la France et sa court , encore que je « l'eusse veue, j'eusse peu bien dire que non, puis- « que je n'avois point veue ceste reyne, que je peux « dire en estre tout l'ornement et l'enrichisseure ^ : « mais asture, l'ayant si bien veue et contemplée, je « peux bien dire que j'ay veu toute la beauté du « monde, et que nostre princesse de Sallerne n'estoit « rien au pris. Maintenant je m'en vois très-content « pour avoir joui d'un si bel aspect. Je vous laisse donc « à penser combien vous autres François pouvez estre

\ . Enrichisseure^ enrichissement.

MARGUERITE, REYxXE DE FRANCE ET DE NAVARRE. 29

« heureux de voir tous les jours à vos aises ce beau « visage, et de vous approcher de son divin feu^ qui « de loing- peut plus esehaufler et embrazer de poic- « trines froides, que tous les nostres de nos belles « dames ne sçauroient fère de près. » Voylà les propos que m'en tint un jour ce gentil cavallier napolitain.

Un ' honneste gentilhomme fi^ançois, que je nommerois bien, voyant un jour ceste belle reyne en son plus beau lustre, et plus haute et pompeuse majesté, dans une salle de bal, ainsi que nous en divisions ensemble, me tint tels mots : « Ah ! si le sieur des « Essars ^, qui, en ses livres (VJ/mul/s, s'est tant ef- « forcé et peiné à bien descrire et richement repré- « senter au monde la belle Nicquée* et sa gloire, « eust veu de son temps ceste belle reyne, il ne luy « eust fallu emprumpter tant de belles et riches pau rolles pour la despeindre et la monstrer si belle; « mais il luy eust suffi à dire seulement que c'estoit « la semblance et image de la reyne de Navarre, « l'unique du monde; et par ainsi ceste belle Nic- « quée, sans grande superfluité de parolles, estoit « mieux peinte qu'elle n'a esté. »

En quoy M. de Ronsard eut grande raison de composer ceste riche élégie *, qu'on void parmy ses œu-

i. Ce qiii suit, jusqu'à p. 31, ligne 'i, Or, notez, manque dans le ms. 3271.

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