‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 86 sur 112 · Supposer, supposer · texte numérisé non relu

Supposer, supposer

acroyre au inonde affin qii'ilz en escripvent mieux , et que le peuple lise leurs œuvres en plus grande admiration et plaisir, et en eroye leur fortune telle ^

Davantage, il est bien mal aisé à croyre que ceste belle et grande princesse se fust allée enflammer de telles flammes qu'il les escript dans /a Flammette ; car vous diriez que ceste belle princesse est ravie de luy, qu'elle meurt pour luy, et qu'elle le court à force. Vrayement ouy ! car il estoit bien ung si bel oyzeau, selon son pourtraict que j'ay veu à Fleurance, à Naples et en ung infinité d'endroictz, qui le monstre nullement aymable ny agréable; et aussi que son mary le conte estoit bien plus désirable cent foys, et qu'il estoit plus vraysemblable qu'elle ne l'eust vouleu aymer cent fois plus que l'autre.

11 est bien vray qu'elle pouvoit bien non aymer son corpSj mais sa belle âme, ainsin que j'ay veu beaucoup de grandes dames aymer plusieurs sçavans personnages ; comme nous lisons ^ de ceste reyne de France, extraicte de la maison d'Escosse, aucuns la disent madame la Dauphine, et puis reyne ; laquelle, passant ung jour par sa salle, et voyant maistre

\ . Ces six derniers mots ont été ajoutés en marge par Brantôme.

2. « Audict an (1436), Monsieur le Dauphin (Louis XI) épousa en la ville de Tours madame Marguerite , fille du roy d'Escosse , qui estoit une honneste dame , et qui fort aimoit les orateurs de la langue vulgaire , et entre autres maistre Alain Charretier, qui est le père d'éloquence françoise, lequel elle eut en fort grande estime, au moyen des belles et bonnes œuvres qu'il avoyt composées. Tellement qu'ung jour, ainsi qu'elle passoit une salle où ledict maistre Alain s'estoyt endormy sur ung banc , comme il dormoit le fut baiser, devant toute la compagnie ; dont celuy qui

Allain Charretier tout endormy sur ung banc, elle le vint baiser et d'affeclioii : sur quoy sa dame d'honneur luy remonstrant celluy qu'elle baisoit estre le plus laid homme de son royaume, et comme voullant dire : s'il estoit beau, })asse ! et plus avant encor. (Quelle ' correction et quelle instruction de dame d'honneur ! ha ! que de ceste dragée il s'en trouve de bonnes vesses et macquerelles !) Elle luy respondist : Je ne le baise pas autrement', mais je baise sa bouche^ doù sortent si beaux motz et sentences dorées j desquelles je me voudrais ressentir s^il se pouvoit.

Quasi de mesmes en dict ceste dame romaine à Silla^, laquelle, ainsin qu'ilz estoyent en des jeux publiqs, possible amoureuse de luy, fîst semblant de choper du pied, en passant près de luy, et soudain s'apuia sur son espaule de peur de tumber. Silla luy demande ce qu'elle luy voulloit. Non pas autre chose ^ respondit-elle, sinon que je me veux ung peu ressentir de vostre bonne fortune en vous touchant. Quelle^ finesse de rusée, pour atraper cautemant * l'amour d'un grand ! Il est possible ainsin que ceste princesse Marie aymast de mesmes Boccace, pour son beau

la menoit fut envieux et luy dist : « Madame, je suis esbahy comme ce avés baisé cest homme qui est si laid»; car à la vérité il n'avoyt pas beau visage. Et elle feit res})onse : « Je n'ay pas baisé l'hom- « me, mais la précieuse bouche de laquelle sont yssus et sortis « tant de bons mots et vertueuses paroUes, « J. Bouchet, Annales d' Aquitaine, 1557, f° 142 v».

\. Cette parenthèse a été ajoutée en marge par Brantôme.

2. Elle s'appelait Valeria et fut épousée par Sylla. Voyez Plutarque, Sylla, cliap. lxxii.

'à . Cette phrase a été ajoutée en marge par Brantôme.

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