PUBLIÉES D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL PAR LE D' E. GAI.Y
Brantôme est un des écrivains du seizième siècle qu'on lit avec le plus de charme ; annaliste érudit, joyeux conteur, vraiment original, son style comme celui de Montaigne sent le terroir périgourdin. On ne le connaissait, jusqu'à ce jour, que comme prosateur ; car, quelques vers semés, çà et là, dans ses OEuvres et particulièrement dans le premier livre des Dames, ainsi que les deux tombeaux ou élégies composées à la mémoire de sa nièce, Mme d'Aubeterre, et de sa belle-sœur, Jacquette de Montberon, veuve de son frère André, ne pouvaient lui donner des droits à la renommée de poète.
Une bonne fortune nous fit découvrir, il y a quelques années, à Périgueux, un manuscrit composé de poésies colligées par les soins de Brantôme. Elles appartiennent à des écrivains célèbres du temps : Ronsard, Remy Belleau, Philippe Desportes, Joachim Du Bellay, Luillier, seigneur de Maisonfleur, Jacques Tahureau, Jean de la Péruse, Est. Forcadel, Mellin de Saint-Gelais, le chancelier de l'Hospital, etc., etc. ; mais ce qui rend ce volume particulièrement inté-
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ressaut , c'est qu'il contient les Jui>eniUa de Brantôme. De format petit in-folio, il se compose de 239 feuillets. Chaque page est encadrée de filets à l'encre rouge; l'écriture en est, en général, très belle et il est probable que l'un des deux frères Mataud et peut-être tous les deux, secrétaires de Brantôme et qui, dans les actes où nous voyons figurer leurs noms, prenaient la qualité de praticien," y ont collaboré. La reliure en veau brun porte sur les plats de gracieux rinceaux, frappés en relief, au milieu d'un semé de petits trèfles d'argent; le dos à nerfs, sans titre, est aussi couvert de trèfles ; la tranche est dorée, des liens en cuir servaient de fermoirs.
Vers la fin, au feuillet 1 97, commence une suite de sonnets, stances, élégies, chansons, quatrains, adressés à Ronsard, à Ardelay frère de Brantôme, à Brissac, Strozzi, Talard, Beaulieu, Le Breuil, Maisonfleur, Téligny, tous compagnons et amis de Pierre de Bour ; deille. Comme on le pense, l'essaim gracieux déjeunes filles dont Catherine de Médicis s'entoura pour séduire et corrompre, tour à tour, huguenots et catholiques, selon les besoins de sa politique, sont l'objet des vers du poète : ce sont Mlles Isabelle de Limeuil, Rose de Montai, de Rouet, de Clermont, de la Guyonnière, de Fontpertuis et beaucoup d'autres dont les noms sont bien connus de tous ceux qui ont lu Brantôme. En tête de ces dernières poésies, transcrites avec un talent de calligraphe plus manifeste que celui qui a été mis en œuvre pour les autres pièces que renferme le volume, on lit de la main de Brantôme :
Recueil cV aulcunes rynies de mes jeunes amours que fa j iVaultres fois composées telles quelles.
Il ne peut donc y avoir aucun doute, l'auteur est bien Pierre de Bourdeille qui a pris soin de corriger ses vers, en de nombreux endroits, de cette écriture longue, maigre et hardie, facile à reconnaître par tous ceux qui ont feuilleté ses manuscrits à la Bibliothèque Nationale. Malgré le silence gardé à ce sujet par ses biographes, on ne pouvait ignorer les prétentions de Brantôme au titre de poète; car, à la fin des tombeaux dont nous avons parlé, dépité de n'avoir plus de verve, il s'exprime ainsi : Je romps ici ma plume et je ne trace plus de i^ers que j'avais quittes depuis vingt aru^ comme il paroist a ma grossière ryme qui sent son antiquité à pleine gorge. Mais pour honorer la mémoire de ces honnestes Dames^ je me suis adi>enturé d' esc rire cecy, tellement que lie ment. Aussi, dès lors, je prends congé des Muses et leur dis adieu pour jamais.
Grâce à l'hospitalité qu'a bien voulu leur accorder la Société de l'Histoire de France, nous allons faire connaître ces poésies, qui serviront ainsi de complément au dixième volume de l'édition qu'elle publie.
Arrivé de bonne heure à la cour des Valois où foisonnaient les poètes, où les princes donnaient, les premiers, l'exemple de l'amour des lettres et des arts, comment Brantôme, qui aimait à exceller en tout, n*aurait-il pas été entraîné dans la carrière ? Agé d'une trentaine d'années, instruit, galant, bragard comme il se dit, sa flamme^ sa rage s'accrurent en la compagnie de ces vertueuses et honnestes demoiselles issues des plus grandes familles de France, belles et
spirituelles, redoutable escadron volant de la Reine. Si l'amour crée les grands poètes, à coup sûr Brantôme aurait dû être en gloire poétique le rival heureux de ses amis Ronsard, Ph. Desportes et Joach. Du Bellay.
Car pour bien exprimer ces caprices heureux , C'est peu d'être poète, il faut être amoureux.
Brantôme crut donc, lui aussi, avoir le droit de s^ 3i?,?>eo'\v h. Ge somptueux banquet de la poésie où, selon Joach. Du Bellay, chascun est bien venu et, où nj force-ton personne de manger dune viande ou boire d'un vin, s'il nest à son goust. Orgueilleux, délicat, raffiné, et surtout audacieux, il n'hésita pas à choisir pour sa Laure cette Marguerite, ce miracle du ciel, fille, sœur et femme de rois, ce soleil à son lever, cette Aurore à laquelle il la compare si souvent ; ce qu'entendant pour la première fois Ronsard, un jour de feste aux Tuileries, le grand poëte en composa un sonnet qu'il donna à Brantôme et que celui-ci regrettait tant d'avoir perdu. C'est à cette reine qu'il adresse plusieurs de ses sonnets, et si Marguerite ne répondit pas à son amour, du moins elle lui accorda son amitié. Elle lui dédia ses mémoires en les faisant précéder de l'éloge le plus flatteur qu'un écrivain-gentilhomme puisse recevoir d'une bouche royale.
Les véritables maîtres en poésie de Brantôme ont été Jodelle et Ronsard. Se plaçant à leur suite, il dé bute ainsi :
Ne pensés pas de lire icy des vers
Si bien limez que peut faire un Jodelle
Ou un Ronsard qui, d'une aisle immortelle, Se sont poussez par dessus l'univers.
Pour Ronsard, surtout, il porte l'enthousiasme jusqu'au fanatisme, car il se fait gloire d'en partager, à la fois, et les vertus et les infirmités.
Tout ce que j'ay de bon, tout ce qu'en raoy je prise, C'est d'estre comme toy, sans fraude et sans faintise, D'estre bon compaignon, d'estre à la bonne foy, Et d'estre, mon Ronsard, demy sourd comme toy.
Brantôme ne croyait pas assurément aux calomnies de Florent Chrétien sur les causes de la surdité de son ami ! le voilà donc pétrarquisant, s'espâmant, rageant, mourant, blêmissant un peu plus que de coutume non seulement pour sa Marguerite, mais pour une infinité de maîtresses, plus ou moins vraies ou imaginaires, torturant la langue française, à l'aide d'inversions forcées, de néologismes extravagants latins et grecs : c'était la mode. Médiocre le plus souvent, il va jusqu'aux vers faux; la prosodie au service d'un grand seigneur doit céder. Mais soyons juste; il se dégage parfois de ce poncis ennuyeux, et après bien des tentatives infructueuses, il arrive au Parnasse et approche ses lèvres de la source sacrée.
A peine sçauroit on le nom de Jupiter Ou de celuy qui porte un trident pour ses armes, Ou de la sœur de Mars qui préside aux alarmes, Sans l'honneur qui nous doit à bien faire inciter. Si Jupin n'eust rien faict que les Dames hanter, Il fust mort, sans renom, en courtisant les Dames ; Et sans l'invention des voiles et des rames, Neptune eust veu l'oubly sa mémoire emporter. Si Bellone eust filé, ne pratiquant la guerre, Et ses os et son loz seroient couverts de terre.
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Mais d'eux tons les hauts faicts triompheront du sort. Heureux qui suit leurs pas et qui, brave, s'achette Une gloire qui n'est au cours du temps sujette, En préfe'rant l'honneur .\ la crainte de mort !
jNobles sentiments, bien exprimés.
Brantôme a parfois, anssi, trouvé quelques vers charmants pour ses maîtresses; nous ne savons à laquelle s'adresse ce quatrain :
Au ciel n'y a qu'un soleil qui nous luit, Mais deux soleils brillent sous ta paupière. Ce sont tes yeux, dont la vive lumière Font un beau jour dans la plus noire nuict.
Il a été moins heureux en parlant de sa belle-sœur qu'il aima, d'un amour respectueux et profond, et qu'il aurait voulu pouvoir épouser. C'est pour elle, ainsi que nous l'avons dit plus haut, qu'il composa ses derniers vers.
Hélas ! faut-il, Ronsard, qu'un langoureux amant Pour estre ainsy parent n'ayme point sa parente. Qui a mis le premier ceste loy si meschante. Puisque Dieu n'en a faict exprès commandement?
Un des sonnets les plus curieux du Recueil est celui qu'il adresse à Téligny, beau-frère de François de La Noue et gendre de l'amiral Coligny, massacré avec son beau-père à la Saint-Barthélémy.
Théligny, qui de Dieu as eu la cognoissance Et qui du Sainct-Esprit sainctement es touché, Et moy, qui de ce joug estois esfarouché, Si non quand d'un bon œil tu pleuras mon ofFence, Ast'heure que je sens de mon Dieu la sentence, Par Ion divin scavoir sainctement embouché.
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Je sors hors du lungeard où je m'estois couché, Pour adorer mon Dieu d'une autre rcvérance. Je te proteste donc adorer désormais Dieu et sa saincte loy, et ne jurer jamais Que par la seule foy que saincte je te porte. Et si jescris jamais comment je cogneu Dieu, Qui premier me rapj)rlt, qui m'en ouvrit la j)orte, Je diray te nommant : « Ce fut un dcmy Dieu. »
Étrange aveu de la part d'un gentilhomme catholique, pourvu d'un gros bénéfice ecclésiastique avec le litre à'abbe cominendataire ^ qui reconnaît devoir \idée vraie de Dieu à un ami huguenot! c'est là de l'exagération poétique, assurément; cependant, il faut rendre cette justice à Téligny, philosophe chrétien, âme noble et courageuse, qu'il était bien capable, par ses conseils et par son exemple, de ramener à une vie plus morale tous ces cœurs corrompus.
Il se pourrait que, parmi les pièces que nous donnons, il y en eût quelqu'une qui ne fût pasdeBrantôme, car il a mêlé à ses propres vers ceux de plusieurs autres poètes et sans aucune indication. Pour le sonnet de Ph. Desportes il a été facile de le retrouver, car il est accompagné de cette note : Ce sonnet nesl pas de moy^ mais un galant homme l'a fait pour ma maîtresse. Puis, viennent sept sonnets de Joacli. Du Bellay, que nos recherches nous ont fait reconnaître, nous ne les publions donc pas. Pour expliquer la présence de ces pièces au milieu de celles que Brantôme nous donne pour siennes, disons qu'il avait composé ce recueil pour lui, et que s'il avait projeté, ce que rien ne permet de supposer, de
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publier ses poésies^ il n'aurait eu garde d'y insérer des vers dont les auteurs étaient connus depuis longtemps.
C'était un grand bibliophile^ un fureteur de livres: il les rechercha partout, dans ses nombreux voyages, particulièrement en Italie et en Espagne. Que de boutiques de libraires ne fouilla-t-il pas pour retrouver un exemplaire de ces fameux Mémoires de Charles-Quint qu'il a été le premier à signaler? Avec quelle ironie il raconte la manière plus qu'adroite dont s'y prit Catherine de Médicis pour retenir les livres de son ami Strozzi.
La nombreuse et précieuse bibliothèque de Brantôme, qui fut partagée entre ses héritiers, et le château de Richemont d'où provient probablement notre manuscrit, la collection de crayons qui figura à la vente de Pierre Mariette et dont il avait annoté chaque portrait, passée depuis en Angleterre ; le soin qu'il prit de la reliure et de la conservation de ses manuscrits tels que celui-ci, qui en est un riche spécimen; tout cela nous atteste son goût pour les choses de l'intelligence.
Avec un pareil poète on ne doit pas être surpris de le trouver associé à une muse peu décente et chantant avec elle sur le mode libertin. C'est un naturiste. Ne dit-il pas à Ronsard :
Aimer, c'est obéir à la loi de nature.
C'est parfaitement vrai; mais l'homme doit aimer avec délicatesse. Le maître dont il invoque les leçons données dans le livre du Remède d Amour, Ovide, n'est jamais descendu si bas. En vers, comme eh
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prose, Brantôme a jusUric le reproche d'absenee de sens moral qu'on lui a infligé.
Nous ne donnerons donc pas le très petit nombre de pièces où l'honnêteté soit dans les images soit dans les mots est effronlémenl bravée. Si nous publions certain sonnet à Maisonfleur, c'est déjà trop ; mais il fallait permettre à Brantôme d'apposer ici son cachet authentique ; sans cela certains lecteurs ne l'auraient pas reconnu. Nous avons dû refuser, pour la même raison, les honneurs de l'impression à des chiffres formés de lettres initiales entrelacées, comme on se plaisait, alors, à en composer en souvenir de personnes aimées. Brantôme a osé les dessiner luimême et les faire suivre de devises formulées en distiques impertinents et obscènes. Il joue sur les noms et livre à la honte la réputation des dames de la cour dont il prétend avoir obtenu les faveurs ; et, cependant, il a écrit en tête de l'un de ses discours : quil nest bien séant de parler mal des honnestes Dames bien quelles fassent t amour ! Tout ce bagage licencieux doit rester enfermé dans le cabinet d'un curieux comme en un musée secret.
Le Recueil des jeunes amours n'ajoutera rien à la renommée de l'écrivain gaulois et piquant que nous connaissons ; il ne modifiera pas l'idée qu'on s'était faite de son caractère et du rôle effacé, quoi qu'il en ait dit, qu'il joua dans la vie publique; seules, ses œuvres littéraires feront revivre son nom et il n'est pasjusqu'à ses vers qui n'offriront quelque intérêt philologique; s'ils se traînent dans l'ornière ronsardienne, la facture de quelques-uns est digne du chef de la Pléiade, qui aurait pu les signer sans rougir.
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Plusieurs portent l'empreinte provinciale et par la poésie et par le style : Brantôme pc'rigordinise souvent // pleine gorge, pour nous servir de ses expressions. Enfin, des détails de sa vie intime de jeune homme nous sont révélés, pour la première fois, ce sont là des documents précieux que ne négligeront pas ses biographes à venir.