‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 15 sur 181 · Esclair^ lueur, éclat · texte numérisé non relu

Esclair^ lueur, éclat

bonne façon^ distinguez les uns d'avecques les autres, et dift'érentz en couleurs, en beauté et en aage. Les uns portoient cheveux aucunement noirs, autres blondz, si que Cœsar mesme advoua n'avoir veu de telles ny si belles perrucqucs^ en la Germanie, où il avoitfaict la guerre. Les autres avoientles cheveux crespez, frisez, entortillez, regrillez ^ et fort renversez en haut. Là aussi estoit la malheureuse jeunesse des eunuques efFéminez, privez de toute force humaine, à l'opposite desquelz estoient ceux d'aage plus robuste, sans qu'aucun poil leur couvrist le visage; après lesquelz se représentoit une belle bande de jeunes gens ausquelz à grand peine commançoit encor à pousser la fleur de leur première barbe.

En tel équipage et superbe appareil commancèrent à sasseoyr le jeune roy Ptolomée, les consulz, préteurs et autres grandz capitaines, et Cœsar au plus haut lieu, et Cléopatre auprès de luy, qui, ne se contentant, pour se faire encor plus paroistre, de la grandeur de son sceptre égyptien, nyde son lict royal, avoit fardé un peu son visage, et paré de richesses infinies de la mer Rouge, qu'elle avoit tiré en grande despense et curiosité, son col, sa belle et délicate gorge, sa belle teste et beaux cheveux, qui estoient tellement chargez, qu'à grand peine les pouvoit-elle supporter. Surtout on voyoit ce beau sein royal, couvert seulement d'un ouvrage

i . Perrucque^ chevelure.

2. Regrillezy lisez : regredillez^ frise's avec un fer, testonne's. Le texte de Lucain porte :

....Pars sanguinis usti Torta caput, refugosque gerens a fronte capillos.

TRADUCTIONS DE LUCAm. 23

de soye de Sydon, faict à l'aiguille dans l'Egypte mesme, mais si industrieusement eslajjoiiré, qu'on voyoit à plein, et à travers les entrelassures, l'allebastre de son excellente blancheur; ce qui tentoit fort le monde.

Les tables estoient rondes^ faictes de bois de citronnier, si beau et si poly que Qesar disoit luymesme qu'il n'en avoit point veu de plus beau en la région où il desfit le roy Juba. IjCS piedz des tables estoient tous d'yvoire. Tout cela fut cause qu'on réputa lors à grand blasme, ou d'une humeur fort eslrange, ou fureur quasy aveuglée, à Cléopatre, laquelle par une certaine ostentation ambitieuse et vanité de gloire, alla ainsymonstrer et estendre toutes ses richesses et grands thrésors à Caesar son hoste et armé, et l'exposer à son avarice. Elle estoit plus advisée que ceux qui en parloient, car sa beauté la garantissoit de tout; aussy que Csesar avoit l'âme trop noble et glorieuse pour tendre à si vile entreprise d'avarice et en faire son magasin'.

Il estoit pourtant à craindre que, bien qu'il fust si noble et généreux, qu'il ne fist (disoient aucuns du festin) de mesmes que firent les anciens Fabrices, les Curies et Cincinates, qui faisoient tant d'estat de la pauvreté; si desiroient ilz pourtant tousj ours en leurs charges d'accumuler de grandz deniers, thrésors et richesses pour les emporter à Rome, et en triumpher mieux. Caesar, à leur exemple, en pouvoit faire autant. Mais de là il en sortit- les mains vuides et nettes. Non, non, il ne vouloit rien de ceste belle princesse,

i ■ En faire son magasin^ se les approprier.

sinon ce qu'elle portoit sur elle, qui valoit bien tout un thrésor d'or massif.

Nonobstant tout, elle fait servir tous ses metz en vaisselle d'or, où csloient toutes sortes de viandes que la terre, l'air, la mer et les rivières pouvoient fournir, qu'elle avoit faict reehercber de toutes partz trèscurieusement, pour mieux embellir la feste et le festin, sa grande sumptuosité et généreuse ambition d'honneur; mesmes qu'elle ne pardonna pas aux dieux d'Egypte, qui n'y fussent mangez, comme furent aucuns oyseaux et animaux, lesquelz sont tenus là pour dieux, et pourtelz révérez en grande vénération, et adorez dans leurs temples.

On bailloit l'eau à laver dans des bassins de cristal, et les couppes estoient de pierres précieusses, toutes d'une pièce, si grandes qu'elles recepvoient du vin pour boire en assez suffisance : et ce vin n'estoit celuy qui s'amasse en la vigne de Maréotide d'Egypte, qui se servoit à la table, mais c'estoit de celuy que produit l'isle dcMeroé, ayant goustde vin vieux, pour estre de mesmes purifié en sa boette et sa parfaicte bonté; si qu'on eust dict que c'estoit vray vin de Falerne, la force duquel estoit telle qu'elle ne se pouvoit matler.

Ce ne fut pas tout; car les festinez receurent des chappaux et guirlandes tisseues de fleurs de narde * florissante, et rendant une odeur fort suave, entremeslées avecques des roses qui ne flestrissent jamais en Egypte, et gardent tousjours leur beauté et leur senteur. Si fut aussy respandu sur leurs cheveux

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