Plein
Celuy qui dans son cœur sent mille passions
Qui luy rongent le sang et travaillent sa vie,
Qui haït le plaisir, fuit toute compaignie
Et languit vainement en ses affections;
Celuy que les tourmens et les afflictions
Travaillent sans repos plein de mélancolie,
Qui transit de soupçon et meurt de jalousie,
Se nourrit de ses pleurs et tribulations,
Celuy, dy-je, qu'Amour d'un espoir esguillonne,
Qu'un angoisseux désir sans respit environne,
Qui meurt autant de fois qu'il reprend la naissance,
Vous semble-il, Marie, qu'une âme ainsi contrainte
Puisse avoir esgard, soubs une honneste crainte,
A la loy de raison ou règle de prudence?
Amour voyant mes yeux s'escouler en fontaine, Pour avoir veu le front d'une chaste beauté, Et brusler dans mon sang la crespe' nouveauté De ses cheveux brunis où hn^-raesme s'enchaîne,
Me dit, en souspirant : « Puisque ta plainte est vaine a Et que l'eau de tes pleurs ne touchent sa durté, « Tiens, prens son couvre-chief; car, d'une cruauté « Il faut dire qu'on peut récompenser sa peine 5
« Moy qui suis comme toy serviteur de la belle,
« N'ay eu qu'un seul cheveu dont je fais la cordelle
a De l'arc qui aux mortelz porte tant de domage.
1, Cresfie^ frisé:
« Et toy récompensant de ce linge tes fiâmes
« En ensuyras *, au moins, les amoureuses larmes
« Dont sa licre beauté lavera ton visage. »
Je suis las de me plaindre et m'esbahis comment Le ciel, qui oit les cris d'une âme si gennée ', N'octroye, désormais, ceste (In ordonnée A l'efTort malheureux d'un si chétif "' tourment.
Hélas! si rien sous soy ne dure fermement, Comment peut vivre en moy l'ardeur tant obstinée Qui recourt dans mon cœur, quand elle est terminée, Par un secret divin à son comraancement?
Certes son cours est seul qui stable et dur '' demeure. Tout le reste mondain est vain, et faut qu'il meure, Qui recourt, va et vient et n'est perpétuel.
Le mal qui, sans repos, brusle dans ma poitrine. Laissant la terre en bas, prend de luy f)rigine, Puisque le feu dans moy vit tousjours immortel.
Puissay-je faire, un jour, telle vengeance De ceste ingrate en qui j'ay mis mon ca-ur, Que chascun voye que sa lière rigueur De mes travaux porte la pénitence.
Puyssay-je voir, un jour, son arrogance Autant vaincue et pleine de douceur