‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 173 sur 181 · Soulde, solde · texte numérisé non relu

Soulde, solde

POESIES INEDITES. 493

Do mon service et de ma loyauté

M'a outragé d'extrême cruauté ;

Si que, despit contre un si niescliant niaistre.

Je fei serment de ne vouloir plus estre

Son serviteur, comme j'avois esté,

Et n'engager jamais ma liberté.

Mais mon serment s'envola dans la nue,

Serment d'amour jamais ne continue.

Car aussitost que j'apperceu voz yeux;

Yeux, je me trompe, ains deux astres des cieux,

Et voz cheveux, mes liens, dont le moindre

Pourroit un Scythe en servage contraindre ;

Et quand j'ouy vostre parler, qui fait

Foy que l'esprit est divin et parfait,

Lors j'oubliay mes sermens et mes peines.

Un souffre ardent s'esprit dedans mes veines

Par voz rayons, lequel se feit vainqueur

De ma raison, et m'alluma le cœur

Du haut désir de consacrer ma vie

A vous que j'ay pour maistresse suivie,

Maistresse non, mais Déesse qui tient

Si bien mon cœur, que plus ne m'en souvient.

Je sçay combien cette heureuse naissance

Qui vous honore est haute de puissance.

Je cognoi trop, et de là vient mon mal,

Qu'à vostre sang le mien n'est pas égal ^ ;

Et si voi bien que j'ay l'aisle trop basse

Pour devancer l'honneur qui me surpasse,

Et, le voyant, je suis désespéré

De parvenir à ce bien désiré,

S'il ne vous plaist abaisser la victoire

Et m'estimer digne de vostre gloire ;

Car, autrement, hélas! sans m'appeller.

En si haut lieu je ne pourrois aller.

Souffres, Madame, au moins que je vous aymc

Plus que mon cœur, que mes yeux, que raoy-mcsmo,

Et permettez que je puisse honnorer

Vostre beauté, qui me fait demeurer

I , II s'agit sans aucun doute de Marguerite de Valois,

494 POÉSIES INEDITES.

Ravy d'esprit, quand je voy que Nature Pour vous orner sur toute cre'ature A despouillé tous les cieux, et a fait En vous, Madame, un chef-d'œuvre parfait. Ou s'il vous plaist de n'estre point aimée. Ne soyez point sur toutes estimée, Ostez des yeux cette vive clarté, Ostez du front l'honneur et la beauté, Ostez la grâce, ostez ces belles roses Sur vostre teint tout freschement escloses ; Ostez la bouche, ostez le ris, ostez Cette douceur par qui vous surmontez Hommes et Dieux, ostez cette belle âme ; Vous n'aurez plus de serviteurs. Madame, Car vos beautez sont cause qu'un chacun Vous presse et prie et vous est importun. Encore l'homme eslève sa paupière Vers le soleil et vit de sa lumière.

Bien que le trait de ses feux radieux En le voyant lui offence les yeux ; Souffrez ainsi qu'à mon dam je vous voyc. Et que meurtrier de moy-mesme je soye ; Car il me plaist de mourir, regardant Vostre bel œil si clair et si ardant.

Au temps passé les plus grandes Déesses Quittant le ciel, les Dieux et les hautesses ' Ont bien choisy, çà-bas -, pour serviteurs Non pas des Rois mais des simples pasteurs ; Et, Jupiter, plain d'amoureuses flammes, Laissant son foudre, a bien aimé noz femmes ; Car, volontierz, amour et majesté En mesme lieu n'ont jamais bien esté.

Celles qui sont en amour bien aprises Jamais ne sont d'un grand seigneur esprises. Toujours l'amour des Princes les déçoit, Dont tout le peuple à la fm s'apperçoit,

t . Les giaudeur.v 2. Ici-basj

l'OÉSIES INEDITES. 498

Comme d'un feu qui brusle une campaigne ;

Car la raison leur fureur n'acconipaigne.

Mais, quand amour vient allumer le cœur

D'un gentilliumme, il est certain et seur,

Obéissant et craignant de desplaire,

Et ne commet * son plaisir au vulgaire ;

Ains, au contraire, à fin qu'il ne soitvcu.

Cache sa playe et recelle son feu,

Le nourrissant d'une douce pensée,

Sans que la Dame en soit point offensée ;

Comme je fay : car, par discrétion

Je veux aimer, non pour l'ambition

De m'eslevcr au danger d'une faute.

On dit bien vray : « tant plus la cendre haute

« Couvre la flamme, et tant plus au dedans

« Du feu couvert les brandons sont ardans. »

Que pleust à Dieu que par expériance

De mon ardeur vous eussiez cognoissance !

Lors, je voudrois par espreuve monstrer

Qu'un plus loyal ne se peut rencontrer,

M'estimant Dieu, si vous avez envie

Qu'en vous servant j'employasse ma vie:

Cent mille fois je ne craindroi mourir

Si je pensoi par là vous acquérir.

En cependant, vostre cœur magnanime

Ne doit trouver mauvais si je l'estime,

Si je le sers et si vous adorant

Je vois^, pour vous, si doucement mourant;

Car je ne veux plus grande récompense

Que de languir pour le bien que je pense.

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