SURVINT
Si les eaux de mes pleurs qui noyent mon visage
Pouvoient noyer l'ardeur de mon cruel orage,
Mon cœur, je te voudrois en un l'oc transformer ;
Et vous, mes yeux ternis, vous deviendriez deux sources,
Filles de ce rocher, qui de leurs vives courses
Esteindriez le fourneau qui me vient consumer.
Mais quand vous le feriez, vous ne pourriez esteindre Le feu de la douleur qui m'incite à me plaindre, Ny les charbons ardans de si forte langueur. Car les venteux souspirs, souffletz de ma pauvre âme, A l'envy * de vos pleurs, ralumeroient ma flamme. Et le froid et le chaut combattroient en mon cœur.
Comme on voit, dedans l'air, de deux nues contraires La foudre s'éclater sur les monts solitaires, Le ciel, de peur cju'il a, tient son front obscurcy. Mes pleurs et mes souspirs feroient ainsi la guerre ; L'esclair en sortiroit et le bruit du tonnerre ; Mais cela pourroit-il amortir mon soucy?
Mes yeux, vivez en paix et tarissez la trace Des torrens escoulez sur le long de ma face ; Mais, qu'au lieu de mes pleurs, ma langue aille conter. Héraut de mes ennuis, ma misérable plainte Et la juste douleur qu'une injuste contrainte. Sans l'avou' déservy^, me fait icy porter
Et à qui me plaindray-je? à ces déserts sauvages, A ces champs, à ces prez, ou bien à ces rivages? Mais, hélas! c'est aux sours; et ma pleurante voix, Ainsy que dedans l'air une poudre espandue, Se perd avec le vent et n'est point entendue ; Car que peuvent sentir les rochers et les bois ?