Mérite
498 POESIES INEDITES.
Si le faut-il ]:)ourtant, puisque pour compaignie Je n'ay rien que les champs et ma fidelle amie Tcsmoins de mes regrets, n'a3'ant plus ce bonheur D'estre près de plusieurs dont l'honneste service Ne fut jamais taché d'un reprochable vice, Coronuant leurs désirs du seul point de l'honneur.
Que j'aimerois ma voix si elle estoit pareille A ce vent tramontain, qui quand il se resveille De son lit plain d'horreur, sa voix qui se conduit Par le vague de l'air et l'haleine souffrée De son large gozier, rend la mer toute enflée ; Le ciel, la terre et l'air respondent à son bruit.
Ainsi ma triste voix irois partout es|:)andre, Et quelqu'un de pitié qu'il auroit de m'entendre S'adouciroit peut-estre aux souspirs de mes cris, Ainsy qu'on voit souvent la fureur enragée Du lion affamé soudain estre changée Au souspirant aboy de l'aigneau qu'il tient pris.
Mais ce qu'on oit ' ainsy, cette onde qui murmure, N'est-ce point de pitié de ma triste advanture Et veut, comme je fay, souspirer mon tourment? Et ces arbres qui sont sous cette longue allée, Qui semblent abaisser leur cyme eschevelée, Hélas ! je croy qu'ilz ont de mon mal sentiment.
Or, si vous en avez, je vous veux donc apprendre Ma peine, et la graver dans votre escorce tendre. Tous ceux qui vous verront y verront ma douleur, Vostre escorce croistra, mais puis son accroissance Donnera, quant et quant, parfaite cognoissance Combien injustement je souffre mon malheur.
Injustice est-ce bien, puisque mon innocence Et mon honnesteté se punist comme ofîence, Et que je porte un mal sans l'avoir mérité ? Car le premier motif, ce n'est que fantaisie, Un fantosme, un corps vain dont son ame est saisie. Mais, las! mon tourment est un corps de vérité.
Il me souvient de ceux qui voyant une nue Se promener en l'air, croyant trop à leur veuë,
I , Kntentl.
POÉSIES INEDITES. 499
Fantastiquent ' soudain tel objet qu'il leur plaist. A cliasque trait de l'œil ilz voyent mille formes De lions, de taureaux et de monstres dilTormes, Et leur œil abusé de faux semblant se paist.
Ou bien, souvenez-vous d'un bomme à qui le songe Fait croire ve'rité ce qui n'est que mensonge ; Il voit je ne sçay quoy qui trouble son repos, Et son cerveau débile imagine une fainte ' Qui le tient, en dormant, en cervelle et en crainte. Et encore au resveil la peur court par ses os.
Une façon cf)urtoise, une douceur honneste Que l'on tient à cbacun leur met le mal en teste. Les point "', les esfarouche et les tient si poureux Qu'une ombre seulement, une mouche qui passe Vous les fait ombrageux comme un tan qui les chasse, Et pensent que noz yeux ne soient nez que pour eux.
Bien sont-ilz nez pour eux, puisque le mariage Nous met dessus le col le joug d'un tel servage ; Mais quel mal y-a-il de parler et de voir? Pensent -ilz que le cueur aye tant de foiblesse Qu'un impudicqu' amour tout aussitost le blesse, Qu'on permet à quelcun un si commun devoir.
Et que doy-je espérer si de cette louange Il en fait, désormais, un vice si estrange Qu'il luy fait oublier le sens et la raison ? Ainsy voit-on souvent l'estomac qui demande D'un appétit mal sain une bonne viande '' ; Ne la digérant point, il la tourne en poison.
Ma douleur me contraint de penser que les hommes Ne mesurant nos cueurs non selon que nous sommes, Mais qu'ils prennent pour nous l'aune^ de leur désir. Rarement viennent-il? afronter Damoiselle, Si ce n'est pour avoir quelque butin en elle, Bornant tous leurs desseins d'un vitieux plaisir.