‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 68 sur 181 · Malle de clisse, malle en osier · texte numérisé non relu

Malle de clisse, malle en osier

les ont voulu imprimer sans rien, s'asseurant qu'ilzen tireront bien profict, voire encore m'en ont prié ; mais je n'ay voulu qu'ilz fussent imprimez durant mon vivant. Surtout je veux que ladicte impression en soit en belle et grande lettre et grand volume, pour mieux paroistre, et avecque privilège du roy, qui l'octroyera facilement, ou sans privilège, s'il se peut faire. Aussy prendre garde que l'imprimeur n'entreprenne ny suppose autre nom que le mien, comme cela se faict; autrement je serois frustré de ma peine et de la gloire qui m'est deue. Je veux aussy que le premier livre qui sortira de la presse soit donné par présent, bien relié et couvert de velours, à la reyne Marguerite ma très-illustre maistresse, qui m'a faict cest honneur d'en avoir veu aucuns, et trouvé beaux et faict estime.

Je veux aussy et ordonne que mes debtes soient payées, et en charge mes héritiers et héritières, lesquelles sont petites. Je recommande espécialement celle de M. de I^a Chastaigneraye, mon nepveu, qui est pour la somme de cinq cens escus que madame de La Chastaigneraye, ma bonne cousine, me presta; laquelle, ad vaut sa mort, un mois, l'estant allé voir exprès à La Chastaigneraye, et luy parlant de ceste debte, et l'en remerciant de sa courtoisie, et la priant d'attendre un peu, que je ne faudrois la payer à ma première commodité, elle m'en renvoya bien loing de la main et de la parolle, et que je ne luy en parlasse jamais, et qu'elle me la quittoit fort librement; car elle m'aimoit plus cent fois que la debte, comme de vray, à cause de l'amitié entre nous deux jurée et entretenue tousjours dès nostre

TESTAMENT DE BRAÎNTÔME. 129

jeune nage, aussy qu'elle m'avoit de rol)ligatiou d'ailleurs, que je ne dis. M. des Roches y estoit présent, qui l'ouyt, et me l'a ramenteu souvent, qui en pourroit servir de tesmoing : mais il est mort despuis, et la vérité est telle. Que si pourtant mesdictz héritiers et héritières en sont recherchez et contrainctz de les payer, il faut rabattre sur lesditcz cinq cens escus, deux cens que je prestay au filz aisné, M. d'Anville mon nepveu, à la cour, à Paris, à sa grande nécessité, dont j'en ay cédulle en mon petit coffre d'Allemaigne, ou elle s'y trouvera. Que si on en demande les intérests desditz trois centz escuz rabattuz, bien qu'on ne m'en ave sommé jusques icy, faut rabattre aussy et desduire sur les deux cens escuz de M. Banville de mesme les intéretz. Mais je pense qu'on ne viendra pas là ; car nous sommes trop proches et bons parens et amys.

Je veux aussy et ordonne qu'on paye à M. du Préau, gouverneur et lieutenant de roy à Chastelleraud, la somme de trois cens escuz qu'il m'a preste très-volontièrement, et qu'on luy en paye ses intérestz raisonnables. Mais je crois qu'il n'yraà la rigueur, pour l'avoir nourry et eslevé de telle sorte que c'est un des honnestes et vaillans capitaine de la France, et qu'il m'en a ceste obligation.

Je dois aussy à M. de La Chambre quelques six ou sept vingtz livres, que je veux et ordonne luy estre payées, bien que je suis cause en partye de tout le bien qu'il a, pour luy avoir faict espouser sa première femme, qui avoit force bien et surtout force escuz.

Pour mes autres debtes, elles sont fort petites, et

par ainsy aysëes à payer, et que je veuv estre bien payées : et crois que, après ma mort, on trouvera encor dans mes coffres, s'il plaist à Dieu, argent assez pour les payer et m'en acquitter, voire quasy ])ayer tous mes susdictz lëgalz nommez : et, au défaut, faudra vendre de mes chevaux et quelquesuns de mes meubles, qui sont tous assez bastans pour me desacquitter, s'il plaist à Dieu qu'il ne m'envoye autre inconvénient.

Or, je ne doubte point que mes héritiers et héritières ne trouvent mes légatz et debtes grandz et grandes, comme je sçay qu'aucuns en ont faict leurs comptes, les ayant sceu par testament que j'avois faict et passé par Galopin, notaire, que possible l'avoient veu, et disoient que je les chargeois de trop de légatz et debtes, et, par ce, que je ne leur laissois grand part de mon hérédité.

A cela je leur respond et leur dis que je suis libre et franc de disposer du mien comme il me plaist, sans en rendre compte à aucuns, aussy que je leur laisse plus de cinq fois autant, voire plus, que je n'ay jamais eu de légitime de ma maison, qui ne s'est pu monter à plus haut de treize mille livres, à sçavoir, du père huict mille livres, et de la mère cinq mille livres, comme leurs testamens portent partage: certes, fort peu pour une si grande et noble maison que la nostre; si que le moindre cadet de Périgord et de Poictou en eust eu et hérité six fois davantage.

De plus, j'ay quitté' mon frère aisné, M. de Bour-

i . Quitter^ tenir quitte.

deille, pour les deux légitimes de mes deux frères morts et leurs successions, pour si peu de chose qu'il ne valoit pas la peine d'en parler, ne voulant tirer de luy ce que j'eusse pu par juste droit : mais je luy ay esté tousjours très-bon frère, et regardé tousjours la grandeur de la maison. J'ay eu aussy grand respect et amytié à madame de Bourdeille, ma belle-sœur et bonne, qui me rendoit la pareille. De plus, j'ay laissé l'espace de douze ans jouyr à mondict frère et disposer de tout mon bien, comme il luy a pieu, dès la mort de ma mère*, tant que* j'estois jeune et aux estudes, sans la jouissance qu'il a tousjours eue des bénéfices de Sainct-Vincent-lès- Xaintes, du doyené de Sainct-Yriers en Timosin, et du prioré de Royan. Il en a jouy comme il luy a pieu, et en estoit quitte à ne m'en donner que quatre cens livres par an pour mon entretien aux estudes; lesquelz susdictz bénéfices le brave capitaine Bourdeille, mon frère, me donna et résigna, ne les voulant plus tenir, ny estre d'église. Je puis jurer et bien affirmer que mondict frère, M. de Bourdeille, a jouy du reste, qui montoit fort l)ien le revenu à plus de deux mille livres, et ce, jusques à mon retour de mon premier voyage d'Italie, lequel je fis pour une coupe de bois de la forest dudict Yriers, dont le roy m'en donna la permission, et en tiray cinq cens escus, dont j'en fis le voyage sans autre argent : dont bien me servit de'le bien mesna-

1. Le testament de la mère de Brantôme, Anne de Vivonne, est daté du 26 mai 1537. Brantôme à cette époque devait avoir de 16 à 18 ans,

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