‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 7 sur 181 · FORME D'ARGUMENT · texte numérisé non relu

FORME D'ARGUMENT

Soudain que Pompée eut descouA'ert l'armée de l'ennemy sortir du camp droit à luy, et qu'il n'y avoit plus lieu ny moyen de temporiser ny de s'en desdire, et que le jour estoit agréable aux dieux, il se sent le cœur aucunement froid et glacé, voire esperdu •, qui fut un mauvais présage à un si grand capitaine d'appréhender les armes qu'il avoit veu si souvent reluire. Toutesfois, il couvre sa peur par certaine belle contrefaicte contenance, et, monté sur un cheval haut et grand à l'advantage, harangue ainsy les siens :

Soldatz, le dernier jour des guerres civilles que vostre vertu a tant recherclié, et que vous avez tant demandé, est venu. Déployez maintenant toutes vos forces. Il ne reste plus rien que cesle dernière besoigne de vos mains, et une seule heure emporte tout l'univers au péril ou l'en retire.

Quiconque désire sa patrie, ses dieux familiers, ses enfans, sa femme et ses plus chers gages abandonnez, qu'il les cherche avecques l'espée; Dieu a tout mis au milieu de ce champ.

Nostre meilleur droict nous commande d'espérer les dieux à nous tous favorables. Hz guideront nos dardz dans les entrailles de Qesar et establiront les loix romaines. S'ilz aprestoient une donnation de royaumes et du monde à mon beau-père, ilz pourroient haster et advancer ma vieillesse à la mort. Ce n'est le faict des dieux courroucez de conserver Pompée à la ville et son peuple.

Nous avons rapporté tout ce que nous avons pu pour vaincre. Les nobles, de leur bonne volonté, s'y sont exposez librement, et les vieux soldatz ne s'y

sont non plus cspargnez. Si les dieux vouloicnt faire revenir en ees temps les Curies^ les Canailles, les Décies, (jui si voluntairement se sont présentez à la mort pour leur patrie, ilz seroient maintenant de nostre party.

J'ay assemblé tous les peuples du haut Orient et des villes, qu'on n'en sçauroit nombrer les forces qui en ont esté tirées pour venir à ceste battaille, que jamais on n'en a tant veu sortir. Nous nous servons de tout le monde, dont nous avons fait revue de l'autain et de la bize'. Hé ! ne mettrons-nous pas doncques nosennemys au milieu de nous, renfermez de nos aisles qui fondront sur eux ? La victoire ne demande pas grandes forces ; mais les grandes trouppes espouvantent fort, et de leurs crys font un grand effort de guerre. Enfin, Cœsar n'est pas bastant' pour nous.

Crovez que les belles dames romaines, avecques leurs beaux cheveux espars, advancées pour vous regarder de làjusques ici sur les murailles de Rome, vous exhortent au combat.

Croyez que le sénat ancien, qui, pour son vieil aage et cassé, exempt de porter les armes, prosterne à vos pieds son chef blanc et vénérable, et que tout Rome, craignant et abhorrant la tyrannie, vient au devant de vous pour vous recueillir.

Croyez aussy que le peuple qui est à présent, et celuy qui est à venir, rapporte ses prières meslées

1. De l'autain (autan) et de la bize^ c'est-à-dire depuis le sud jusqu'au nord.

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