Cognoissant, reconnaissant
M. DE LA NOUE
Sur ce discours, il y eut un gentilhomme en la compaignie que j’ay dit qui prit la parole, car il soavoit très-bien dire, et avoit un très-bon esprit, qui, alléguant les raisons de M. de La Noue qu’il met en sa Déclaration, se mit à proposer une question, et à la deffendre fort et ferme : à quoi l’on est plus tenu, ou à son bienfacteur, et à faire pour luy, ou à sa patrie et à son roy, et pour eux s’employer. M. de La Noue, dit-il, a porté pour ses plus belles raisons qu’il sçait bien qu’on l’accusera d’estre ingrat envers son bienfacteur, à cause qu’il porte les armes contre luy ; mais c’est eu defl’ense qu’il ne peut abandonner sans estre convaincu de plus grande ingratitude à son pays et à son roy. Voylà donc comment il se convainc d’ingratitude, puisqu’il nomme l’autre plus grande ingratitude : et allègue ce brave baslard d’Orléans, la Hire et Poton, qui delf’endirent si bravement le royaume de France qui estoit tout en bransle et combustion. « Vraiement! il en doit bien « faire la petite bouche, de sa patrie et de son « roy », dit le gentilhomme. « Cela seroit bon si jamais « il n’avoit porté les armes et contre sa patrie et « contre l’un et l’autre, et contre son roy qu’il faut « chèrement chérir, et luy qui estoit des plus vail- « lans et meilleurs chefs de la trouppe, s’il n’eust « aydé à les ruyner, et les mettre du tout en bransle. « Sans cela, ses raisons seraient très-bonnes et nul- « lemenl dissimulées, et luy digne de s’accomparer « en loyauté à ces braves capitaines, qu’il a mis en « avant pour son mirouer, s’il eust lait comme eux, « qui, de leur vie, ne desgainèrent l’espée contre leur « ray et leur patrie; comme a faict M. de La Noue,
M. DE LA NOUE
« qui, par l’espace de vingt ans, n’a faict que trem- « per la sienne dans les entrailles de ses plus fidèles « nourrissons. » Et, quand tout est bien dict, il n’avoit si grande obligation, ny à son roy, ny à sa patrie, qu’il le chante si haut; car, l’un et l’autre l’ont désiré cent fois mort, s’il eust eu autant de vies. Et croy fermement que, sans l’eu M. de Martigues, aux deux batailles que j’ay diet ci-devant, où il fut pris, il eust passé le pas; mais M. de Martigues disoit toujours au roy, qui estoit alors Monsieur, nostre général : « Monsieur, vous savez que je vous ay toujours o diet que jamais je ne vous parlerois ny importunea rois pour huguenot du monde, sinon pour mon a Breton (ainsy appeloit-il tousjours M. de La « Noue). Sur tout je vous demande sa vie, » qui luy estoit librement octroyée, pour les mérites dudict sieur de Martigues : par quov, tout ainsy que Monsieur estoit la cause efficiente à luy sauver la vie, M. de Martigues estoit la mouvante : et pour récompense, sur la fin de ses jours il entreprit et prit la charge du roy pour aller en Bretaigne faire la guerre à outrance à sa femme, et à sa fille et à son gendre'; que j’ay ouy dire* à plusieurs de sa religion, lesquels sçachant l’obligation qu’il avoit à ce seigneur, ne devoit pour tous les biens du monde prendre ceste charge du roy, ainsy s’en excuser justement, et ailleurs aller faire la guerre. Aussy dit-on que par
1 . Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, qui avait épousé en 1 373 Marie de Luxembourg, fille de Sébastien de Luxembourg, duc de Pcnthièvre, vicomte de Martigues (mort en 1569) et de Marie de Beaucaire.
2. C'est-à-dire : et comme j’ay ouy dire.... il ne devoit....
M. DF, LA NOUE
juste jugement de Dieu, comme par fatale punition, il fut tué à la première ville qu’il entreprit, qui estoit du principal patrimoine dudict seigneur de Martigues, qu’on nomme Lamballe. Aussi on dit qu’il en prophétisa sa mort, allant en ce voyage; « car, dio soit-il, je m’en vais "mourir en mon giste, comme « le bon lièvre. » Son coup luy fut à la teste, qui estoit une harquebusade, et n’en faisoit compte; mais au bout de trois jours il mourut. Vous diriez que les mânes toutes guerrières et bouillantes de M. de Martigues, comme il estoit quand il vivoit, s’irritèrent et s'armèrent de telle façon contre luy.
Or, pour tourner à nostre question entreprise, après avoir tout bien considéré, quelle obligation pouvons-nous avoir à nostre patrie si grande, qu’elle nous fasse tant oublier toutes les autres, ou nos bienfacteurs surtout? car, et qui sommes-nous en nostre natale terre, sinon un vray excrément d’ycelle, qui nous produit et jette hors de ses entrailles comme un vray excrément? Y a-t-il donc tant à nous autres de luy estre obligez? Je voudrois bien sçavoir quelle obligation peut avoir une ordure (en révérence parlant de ceux et celles qui m’oyent) à nostre corps, pour l’avoir jetlé hors de soy? Tant s’en faut, que le corps est plus obligé à l’estron de s’en estre jetté librement, que d’estre demeuré dedans pour l'infecter davantage et luy porter et causer quelque grosse maladie. Estans donc tels exerémens, telles ordures et pourritures jettées de là, nous ne luy avons pas plus d’obligation pour nous jeter dehors, que pour nous repeevoir dedans quand nous sommes morts. Encore sommes-nous plus tenus à elle lorsqu’elle nous reçoit
M. DF, LA NOUE
et nous enterre, pour nous délivrer de tant de maux que nous pâtissons en ce monde, que lorsqu’elle nous y produit, pour y tant endurer, pâtir et travailler.
Les législateurs et les rois, les communautez et respubliques, pour se conserver, sont allez trouver ces inventions, qu’il n’y avoit rien si beau et si honorable que deflendre la patrie et mourir pour elle et pour eux. Certainement il est vray, et rien n’est plus doux, comme dit Horace *, dulce pro patria rnori, c’est-àdire, mourir pour le pays. Mais aussi d’y estre si estroictement liez que l’on en doive quitter tous autres debvoirs et obligations, ce sont abus.
Les Romains qui ont été les premiers qui ont fait valoir ceste couslume, et qui l’ont tant louée et approuvée, s’en sont bien fourvoyez autrefois; tesmoings Coriolanus, Sertorius, Sylla, Marius, César, Pompée, Anthoine, Brutus, Cassius, et une infinité d’autres autheurs et fauteurs de guerres civiles ; non que je veuille dire qu’ilz firent bien de destruire et ruyner leur patrie ; mais, plusieurs en ont eu trèsgrandes occasions de faire à l’encontre d’elle, qui a esté autant subjecle aux mescognoissances et ingratitudes que tous autres pays ; tesmoings ees pauvres Coriolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion, et une infinité d’autres, desquels les noms seroient trop longs à descrire.
Ce que je dis des patries, il s’en peut dire de mesme des roys, lesquels, pour le plus grand artifice qu’ils sont allez trouver pour se maintenir et agran-