Jean U de Beauvau. — 2. En
M. DE LA NOUE
Or, voylà comme il prend mal aux ingrats, et très-bien aux recognoissans, et selon la volonté et permission de noslre Dieu, lequel abhorre et maudict les uns, et ayme et bénit les autres, mesmesque nous encourons son indignation et courroux lorsque nous luy sommes ingrats, et ne recognoissons les biens qu’il nous a faicts ; et gaignons 1 sa grâce lorsque nous les recognoissons, en nous recommandant fort dans ses sainetes loix ; et sa saincte Église aussy nous commande expressément de prier Dieu pour nos bienfacteurs. Et aussy que de tout temps immémorial, voire après la création du monde, les bienfacteurs sont advant les roys, cela est assez notoire, et, d’autant que l’antiquité va devant les roys. J’alléguerois force autres authoritez et exemples sur ce subject ; mais je n’aurois jamais faict, et aussy que le champ en est si fi&au, si plantureux, qu’il y faut un meilleur agriculteur et plus excellent que moy, pour le bien cultiver, agencer, adorner et embellir de belles parolles.
Voylà le discours qu’en fit ceste honneste personne que j’ay nommée. Et quant à moy, Branthôme, qui escrips et fais ce livre, certainement je puis bien dire que j’ay eu ma part des mescognoissances de M. de I*i Noue «aussy bien que les autres; car je me puis vanter qu’il n’a eu pas un de ses amys qui l’ait plus servy durant sa prison, ny plus sollicité, ny pris mieux la parolle pour luy, que moy, et, n’en desplaise à feu M. d’Eslrozze 1 , son intime amy, qui n’en
t . « En ce temps (juin 1580), dit l’Estoilc, passèrent par Paris quelques courriers espagnols, ausquels Strozzi dit que si le rny
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osa jamais parler au roy ny à autres grands comme moy; et que si encor M. de La Noue veut dire la vérité', il pourra confesser comment un soir, en se voulant retirer du Louvre fort tard, quelque temps advant qu’il allast en Flandres, l’ambassadeur d’Espaigne qui avoit bien sceu comment il vouloit aller là faire quelque chose qui ne valloit guières contre le roy son maistre, ayant dressé une fricassée et une partie pour le faire tuer, en allant de là l’eau au fauxbourg Sainct-Germain, en son logis, et luy en ayant sceu l’avis très-certain, il ne fut accompaigné d’aucuns que de moy et mes gens, encore qu’il eust là des amys; mais ilz firent les sourds et recreus; et le menay sain et seur en sondict logis delà l’eau, sans qu’on osast nous attaquer nullement, encor que nous trouvasmes quelques gens de rencontre, qui n’estoient là pour bien faire. Enflft je pense qu’il n’a trouvé amy plus fidelle que moy, ny qui luy ait plus aydé et servy, ny durant, ny dehors sa prison.
Pour rescompense, en estant hors, il vint à la cour pour faire sa révérence à son roy et luy parler des conditions de sa liberté; et moy, ny estant pas pour lors, ne me fit qu’envoyer des simples recommandations par M. du Préau, aujourd’huy gouverneur de Chastelleraud, que j’ay nourry page, fort
d’Espagne ou les siens faisoicnt à la Moue autre traitement que ne méritait un brave gentilhomme et vrai prisonnier de guerre, il écorcheroit autant d’Espagnols qu’il en tomberoit entre scs mains. »
i . Cet appel à la Noue prouve que le Discours a été co mposé en plusieurs fois; car, à la page 231, Brantôme, qui ne s’en est pas souvenu, parle de la mort de la Noue.
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brave et vaillant jeune homme, et bien accomply en plusieurs vertus, et qui a conquis son gouvernement par son espée. Il est vray qu’il luy dit que, mais qu’il se fust recognu et revenu à soy, estant encore tout estonné en France, qu’il m’escriroit et me remcrcieroit des offices que luy avois faicts en prison ; mais c’a esté celuy-là duquel despuis n’av sceu aucunes nouvelles, suivant en cela son naturel. Si fautil que je l’excuse pourtant, et que je die de luy qu’il ne luy faut imputer cette imperfection à défectuosité du cœur, car il n’en fut oncques un si noble et généreux; mais tel est-il nay, et aussy que le grand zelle qu’il portoit à sa religion luy avoit tellement atteint l’ame, qu’il cust oublié toutes choses pour la servir et maintenir, ainsy que plusieurs autres religieux de ceste mesme ordre comme luy en ont faict de mesmes, jusqp’à oublier le respect des pères et mères qu’ilz leur doibvent; non que je les veuille tous comprendre en général soubs cette règle et opiniastreté d’hérésie, car il y en a prou qui ne l’ont observée.
Entre lesquelz j’en ay cognu un qui estoit un gentilhomme du Languedoc, brave et vaillant s’il en fut oncques, nommé M. de Grémian, qui fut celuv qui prit Aigues-Mortes ', le roy estant en Avignon à son retour de Poulogne, et à sa barbe, et à sa plus grande colère, qu’il vouloit du tout exterminer ceux du Languedoc , pour l’inimitié qu’il portoit à M. de Montmorency. Je l’ay veu autrefois cornette de
1 . Antoine du Plcix, seigneur de Grémian et de Lucques. Il s’empara d' Aigues-Mortes par surprise en 1."75.
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M. d 'Acier ', lorsqu’il mena cette grande trouppe de gens de guerre à M. le Prince en Xainctongc. Ce M. Gremian donc, encor qu’il fust jeune fou, scalabreux et huguenot à bander et racler, et ennemy mortel des catholiques, si est-ce qu’il porta tel respect et honneur à son père, que jamais il n’entreprit guerre là où il sçavoit son père M. de Gremian (qui estoit aussy un brave et vaillant gentilhomme) eslre en présence. Si bien qu’une fois ayant entrepris sur une ville du Languedoc, dont ne me soubviens du nom, et de faict l’ayant prise par escallade, ainsy qu’il entroit dans la place de la ville, il sceut que son père estoit dans ladicte place, qui rallioit ses gens pour rembarrer ses ennemys : aussylost ayant sceu que le père estoit là, il ramassa ses gens, et les en retourne par le mesme chemin qu’ilz estoient tous venus, disant qu’il aymeroit mieq£ mourir que se trouver en aucun endroict où il pourroit nuire à son père le moins du monde, ou à son honneur ou à sa vie; et par ainsy se retire, encor que son père ne l’espargnast point là où il pouvoit luy faire guerre; non pourtant qu’il ne l’aymast comme père, mais il estoit si bon catholique qu’il fermoit les yeux à tout; ce que ne faisoit pas le filz, du moins à l’endroict de son père; en quov il est fort à louer, autant pour cela que pour ses vaillantises. Je croy qu’il est encor en vie et dans Aigues-Mortes, qu’il a fort bien gardé despuis encontre plusieurs entreprises; car c’est une des aussy fortes villes de France, et d’aussy grande conséquence.
i. Jacques deCrussol, baron d'Acier.
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J’ay faict ceste disgression pour servir de fin, et pourtant, estant venue à propos, je ne l’ay voulu oublier, car possible une autre fois ne m’en fussè-je pas souvenu si bien; et, en matière d’escrire, il faut prendre les traictz de la plume, soit au bond, soit à la volée, ainsy qu’ilz viennent, sans en perdre l’occasion, car elle ne se recouvre quand on veut ; aussy que la mémoire tergiverse si deçà, si delà, qu’elle ne vient pas tousjours au giste comme l’on veut. Voicy donc la fin de ce discours que je crains estre par trop long.