ET COMMENT ELLES VALENT BIEN ADTAST QUELQUEFOIS QUE LES COMBATS
J’ay souvent ouy dire à de grands capitaines et généraux d’armées, que les retraictes belles et les demeslemens de combats méritent bien autant de louanges que les exécutions, chose n’estant si diflicile en guerre que celle-là. Et le capitaine qui faict une belle retirade devant son ennemy, est bien autant à estimer que celuy qni le combat; d’autant, disoient-ilz, que le moindre capitaine qui aura du cœur peut combattre et bien se retirer. Sur lequel subject nous en avons une infinité d’exemples, tant antiques que modernes. Et d’autant que j’ay protesté de n’en produire point d’antiques, pour estre trop communs et seeus d’un chascun, je n’en produiray que de nos modernes; et pour le premier, j’en
1 . Nous n'avons point trouvé de manuscrit de ce discours. Nous reproduisons le texte des anciennes éditions.
DISCOURS
prendray un du marquis de Pcscayre, don Fernando d’Avalos. Ce brave marquis donc ayant chassé les François de l’estât de Milan, aveeques M. de Bourbon, et ayant esté persuadé et fort pressé par luy pour passer en France, il vint à son très-grand regret en Provence, quasy en despit de luv, parque sabia bien , decia et, que lu nalurnleza de todos las desterrados es (al, que combidados de una muy pequena esperanea , facilmente se embuelven en qualquiera difficultad ; y que, en los principios de las cosas, no miden ningun peligro con la razon , y que mayor locura no podia ser que , con un capitan deslerrado, que en publico j'uyzio avia sido condenado por traydor, y con tan poco exercilo, emprendcr de combatir un reyno riquissimo; en donde, los Franceses, afficionados al nombre real, estaban acostumbrado, no solamente por amor natural, pero casi por servit obediencia, a serle fieles; y aun casi adorar el rostro de su rey, como si fuesse una gran deidad occulta; abominando grandemente del nombre de traydor, y no aviendose jamas rebelado alguno de ellos contra su rey legitimo. Pero confiado en el valor de sus soldados y ani/no emprendio la guerra, y paso'. C’est-à-dire : «Parce que, disoit-il, le naturel des hommes bannis de leur patrie est tel, que, conviez d’une petite espérance, facilement s’embrouillent en quelque difficulté que ce soit, et jamais, au commencement des choses, ne mesurent les périls avec la raison ; et qu’il n’y avoit folie plus giande qu’avec un capitaine banny et de-
1 . Ce passage, à quelques mots près, et sauf la dernière phrase, est tiré de Vallès, liv. lit, ch. il.
claré en plein jugement traître, et avec petites forces, s’embarrasser et entreprendre de faire la guerre dans un royaume où les François, très affectionnez au nom royal, avoient accoustumé, non-seulement par amour naturel, mais quasi par vile servitude et commandement, à estre fîdelles, voire quasi adorer le visage de leur roy, comme si c’estoit quelque déité occulte; abominant grandement le vilain nom de traistre, desquels n’en avoit eu d’aucune mémoire qui se fust rebellé de son roy légitime. Toutesfois, se confiant en la valeur et courage de ses soldats, il entreprit la guerre et passa. »
Et d’abordade allèrent assiéger Marseille, gardée si bien par ceux qui estoient dedans qu’ilz y firent très-mal leurs besoignes. Et s’y voulant opiniastrer, le roy eut loisir de s’armer et aller à l’encontre d’eux, faisant si bonne diligence, y ayant premièrement envoyé M. de Longueville et luy après, qu’il fallut à M. de Bourbon et au marquis songer à faire leur retraicte et à grands pas pour estre si vivement poursuivi par le roy et ses forces, que ce fut à eux à faire si grandes et vilaines traictes par ces chemins raboteux de ces hautes et horribles à voir seulement montaignesdes Alpes, qu’on en ouyt jamais parler de telles.
De tal mariera, dicen los Espa noies' , que los soldados, en veinle y 1res dias de oiage, hicieron su camino con tanta presteza y paciencia , que estandu casi todos sin çapatos, se cubrieron los pies deso/ados con cueros
i . Ce passage est composé de phrases empruntées aux ch. ix et x du liv. IV de Vallès.
DISCOURS
recientes de animales. Y , porque la tirlilleria non podia caminar , cl marques con un fuego hizo romperla, y puso los pedazos del mêlai en bestias de carga; y por cso, aunque trajese consigo mas de doze mil caruajes o bestias de carga, no dexo aun solo un bagaje de soldado en camino tan largo y tan enojoso, y asi todos sanos y saleos llegaron a Paçia, lugar de loda seguridad, y pasaron el Po *. C’est à dire : « De telle manière, disent les Espaignols, que les soldats, en vingt-trois journées de voyage, firent leur chemin avec tant de prestesse et de nécessité, qu’estans tous quasi sans souliers, étaient eontraincts d’envelopper et couvrir leurs pauvres pieds, tout espinez* et esgratignez, de quelques cuirs faicts de fraisches peaux de bestes. Et, parce que l’artillerie ne pouvoit suivre, le marquis la fit rompre avec du feu, el en fit mettre les pièces du métal sur des bestes de charge : et, encore qu’il eust en son camp et tirast après lui plus de douze mille bestes de charge el de carréage, il ne demeura en chemin un seul chétif bagage de soldat; et ainsi sains et sauves arrivèrent à Pavie, lieu de seureté, et passèrent le Pô. »
Toute cesle diligence et belle retraicte est digne à estimer en la façon de laquelle le roi les pressoit, et telle qu’entrant par une porte dans Milan, son ennemy passoit par l’autre. Le marquis se monstra là un très-habile et grand capitaine. Aussi dit-on de luy que de sa nature n’estoit grand vanteur, mais ne se peut en garder qu’il ne s’en vantast et
t . Voyez Vallès, liv. IV, ch. x.