‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 157 sur 251 · Caguade , caca de · texte numérisé non relu

Caguade , caca de

qu’ilz eurent veu la totale fin de la battaiile à leur très-grand dommage, résolurent de se retirer et sauver leur vie; et marchant en bon ordre, serrez et résolus, M. de Nemours qui ne se sentoit encor bien assouvi du grand past et festin qu’il avoit faict tout le long du jour sur le sang répandu de tant d’ennemys, voyant que le dessert de ces Espaignolz s’en alloit tout entier sans en taster, et à sa veue, part la teste baissée avec seulement vingt ou vingtcinq qui estoient restez avec; et quoiqu’aucuns luy criassent : a Monseigneur, soubvenez-vous de ce que « vos bons capitaines, qui ont suivi la victoire, vous « ont priez de les attendre, et de ne bouger du camp, « et de tenir ferme jusqu’à leur retour, et que vous « leur avez si sainetement juré et promis, » il n’en voulut rien croire ni faire; mais tout courageusement et tout haut cria : « Ah ! qui m’aymera si me « suive, » et donne. Ces Espaignols, qui le virent venir, luy crièrent :

Ea ! monsenor, somos pobra gente desbaratada. Dexadnos ir por nueslra rnnla ventura, y se contente vuestra e.icelencia de la Victoria, que no sera mas illustre par nus perder y rnatar. C’est-à-dire : « Ah ! monseigneur, nous sommes pauvres gens, à demy perclus et sans puissance. Laissez-nous aller par notre male adventure, et contentez-vous de la victoire, que vous ne rendrez pas plus illustre pour nous deffaire, tuer et perdre. »

Mais M. de Nemours, ne se contentant, donne dedans, où il fut tué et plusieurs des siens, et les autres blessez à mort et trouvez entre les morts, comme M. de Lautreq.

DISCOURS

Cela faict, lesdicts Espaignols, sans s’estonner et s’amuser, tirent de longue, et enfilent le chemin le long d’un grand canal, marchant en très-bon ordre, et vindrent à rencontrer messieurs Louys d’Ars et de Bayard tournans de la chasse, lesquelz bien las, et ne sachant rien de leur général, s’advancèrent à ces Espaignols, faisant bonne mine; car ilz n’eussent sceu leur faire grand mal, d’autant qu’eux et leurs chevaux estoient si recreus d’avoir chassé si loing, qu’ilz furent très-ayses quand aucuns capitaines espaignols s’advancèrent, qui dirent les mesmes parolles qu’ilz avoient dictes à M. de Nemours, celant pourtant sa mort. M. de Bayard, qui parloit bon espaignol, et qui les avoit longtemps pratiquez, et estoit la mesme courtoisie, et qu'ilz n’en pouvoient aussy plus, leur dit : « Allez-vous-en donc, messieurs, à la bonne « heure. Vous aurez la courtoisie jusques au rendre; a mais ouvrez-vous et fendez, et laissez-nous passer, « et si nous voulons avoir vos enseignes, m qu’ilz luy donnèrent aussylosl et à grande joye. Et passant tous au travers, et s’entresaluant les uns les autres trèscourtoisement, s’enlredirent adieu, et chacun tira son chemin. Mais les nostres arrivant dans le champ de battaifle, et sçachant la mort de M. de Nemours donnée par lesdicts Espaignols, se repentirent bien de la courtoisie donnée 1 .

Il n’est pas possible d’ouyr parler d’une plus belle retirade, quasy semblable à celle que firent six ou sept mille soldats romains (encor faut-il parler un

,, 1. Brantôme a tiré son récit, mais en l’arrangeant et en y ajoutant, du ch. liv du Loyal Serviteur.

peu des antiques puisqu’ilz ont esté si braves, et les mesler un peu parmy nous autres) eschappez de la sanglante battaille de Cannes; lesquelz, après avoir faict jusqu’au dernier debvoir, et combattu jusques à l’extrémité, considéra ns ne pouvoir plus servir, sinon d’autant augmenter les morts et ensanglanter d’autanl la battaille, se résolurent de se démcsler du combat et se retirer où bon la fortune les conduirait; comme ilz firent en très-bel ordre, sentant mieux leurs vainqueurs que leurs vaincus. Ce que pourtant ceux de leur ville n’approuvèrent, ayant esté loing des coups et sous la cheminée, jugeant à leur ayse les choses autrement qu’elles ne se conduirent là à l’œil et à l’efTect; et, comme résolus censeurs et réformateurs jusques au bout des ongles, ces messieurs firent de grandes indignitez à ces pauvres soldats, leur faisant faire, advant que tourner à leur service, plus de pénitences que ne firent jamais les hermites du Calvaire, de Spolette, ou du Mont- Serrat. Et pourtant telz genlilz soldats estoient beaucoup à estimer de s’estre ainsy retirez; et ne faut * .

doubler qu’Ânnibal, s’il les eust peu tous faire mas- , . ' '■

sacrer, l’eust faict très- volontiers ; mais les voyant se retirer en si belle contenance, reigle et ordre, il les laissa là; possible, s’ilz fussent allez en déroule, les . . .

eust-il chargez et mis en pièces*.

En nos seconds troubles, après la journée de '

Meaux par les huguenots au roy, et qu’ilz se furent jettez dans Sainct-Denys, leroy commanda à M. d’Estrozze, maistre de camp tant seulement des dix en- . . <■ • * t . Voyez Tite-Live, liv. XXV, cli. n et vu.

Î8G DISCOURS

soignes de la garde du roy, lesquelles pourtant alors n’estoient point près sa personne, mais les avoit envoyées aux frontières de Picardie en garnison, de les aller quérir et mener dans Paris à son secours, où il esloit à demi assiégé. M. d’Estrozze y alla; et d'autant que ses dix compaiguies esloient la force principale du roy, et sur laquelle il s’appuyoit le plus, pour estre tous vieux soldats elioysis et quasy la pluspart qui avoienl commandé ou dignes de commander, comme quasy tous ont faiet despuis, M. le Prince et M. l’admirai, encor qu’ilz aymassent naturellement M. d’Estrozze , détachèrent aussytost M. de Mouy Sainl-Fal avec douze cens chevaux pour l’aller deffaire , quoy qu’il fust ; car c’estoit une dangereuse petite troupe pour eux. M. de Mouy ne faillit pas de les aller rencontrer entre Abbeville et Amvens ; et les trouvant marchans en vrais gens de guerre, serrez, résolus et en tournoyez de tous costez de bons chariots qui marclioient tousjours en forme de barricade, ne les osa attaquer nv nullement enfoncer, encore qu’il se fist quelque petite et légère escarmouche de chevaux huguenots pour les attirer hors de leurs charrettes. Mais ces braves capitaines et soldats, tirant tousjours arquebusades bien à propos, ne laissoieut à marcher, et M. de Mouy de les cavalier en attendant son bon, ou qu’il les trouvas! le moins du monde desbandez ou estonnez. Enfin M. d’Estrozze et ses capitaines et soldats se retirèrent si bien, en tournant tousjours la teste vaillamment l’espace de huict jours, qu’approchant de Paris, M. de Mouy fut contrainct de les quitter à huict lieues de là et les donner au diable, et s’en aller d’un costé et eux de

D'AUCUNES RETRA1CTES DE GUERRE.

l’autre; et ainsy arrivèrent à Paris, n’estant que cinq cens seulement, cinquante par compaignie. M. d’Estrozzc m’a diet que beaucoup et une infinité de soldats de Picardie s’esloient voulu jetter dans sa trouppe, si bien qu’il l’eust agrandie de plus de mille hommes; mais il ne le voulut jamais, pour ostentation qu’il vouloit avoir d’eslre si bravement passé, et s’estre retiré avec une si petite troupe, et aussy qu’il avoit si grande fiance et asseurance de la valeur de ees cinq cens soldats, qu’il pensoit estre invincible, et qu’il n’en tenoit pas un de tous eux pour Iasche et poltron, et qu’ilz eussent combattu jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Au lieu que s’il en eust pris d’autres nouveaux, il n’eust fallu que quelques poltrons pour gaster tout et mettre tous les bons en peine et en désordre , ainsy que cela s’est veu souvent. Enfin les voylà arrivez à Paris par la Porte-Neuve ', avec un grand estonnement du roy, de sa cour, de son armée et de ceux de Paris , pensant résolument qu’ilz avoient esté tous deflaicts, ainsy que les nouvelles fausses en avoient couru, et qu’on avoit sceu qu’on estoit allé au-devant d’eux [tour les despescher et deflaire.

Voilà une très-belle retraicte pour n’estre que arquebusiers et quelque peu d’halebardiers (car les compaignies en portoient lors), faiete à la barbe de douze cens choysis, conduicts par un des vaillans hommes de France parmy les plaines de Picardie, favorables pour les chevaux, et mal pour l’arquebu-

1 . Près du Louvre. Elle était, suivant Uurtaut [Dicl. de Paris, t. IV, p. 123), presque sur l’alignement de la rue Saint-Nicaisc.

DISCOURS

série, etchevallez l’espace de huict jours. L’admiration en fut très-grande et une joie extresme au roy, qui les voulut voir tous, et les fit passer dedans le Louvre, les embrasser et faire bon visage; et leur ayant commandé leur logis, voulut qu’ilz se rafraischissent et de deux jours n’allassent à la guerre qu’ilz ne fussent reposez; mais le lendemain allèrent voir l ! ennemy, qui les cognut aussylost au son et hruict de leurs bonnes arquebuses et à leur valeur; et trois jours après il partit de Sainct-Denys, tirant vers la Lorraine, et nous les suivismes.

J’ay ouy dire depuis à M. de Mouv que jamais il n'avoit veu de plus braves capitaines et soldats, ny plus asseurez que ceux-là; louant surtout M. d’Estrozze qu’il n’eust jamais peu croire en son jeune aage qu’il eust pu conduire si bien une telle retraicte. El d’autant que les capitaines méritent estre nommez, cognus et recommandez à la postérité, je les vais nommer : M. d’Eslrozze, maistre de camp; le capitaine Bordas, de Dacs 1 , son lieutenant; le capitaine Charrion; le capitaine Cosseins; le capitaine Toreez; le capitaine Nevillian; le capitaine Gouas l’aisné; le capitaine Cadillan; le capitaine Gouas le jeune ; tous Gascons; le capitaine Cabanes, Auvergnac, et le capitaine Hirromberry, Basque; qui sont, je pense, tous morts à ceste heure, et pense les avoir veuz tous quasy mourir. Je eroys que le capitaine Bordas vil encor.

Aux premières guerres, les bons soldats se rangeoient la pluspart du coslé des huguenots, à cause

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