Du Biez
DISCOURS
il s’en courut au battaillon des gens de pied, et leur dit : n O! mes amys, ce n’est pas avec la cavallerie « que j’espérois de gaigner la battaille, car c’est ayec « vous; » et mit pied à terre; et prenant une picque d’un soldat auquel il bailla son cheval, se fit osier ses espérons, et commença sa retraicte droict à Ardelot. Les ennemys ayant chassé la cavallerie, tournans à luy, il demeura quatre heures ou plus sur sa retraicte, ayant les gens de cheval l’une fois devant, une autre à costé, et leurs gens de pied sur la queue : mais ilz ne l’osèrent jamais enfoncer ; et jamais il ne fit cinquante pas qu’il ne fist teste aux ennemis, estant en l’aage de soixante et dix ans.
Ce brave, vaillant, et le plus accompli prince du monde, M. de Nemours, en fit de mesmes à la journée de Meaux, où le roy fut assailly du prince de Condé, de M. l’admirai, jusques à quinze cens chevaux, bons et bien choisis ; qui, mettant pied à terre, dit aux Suisses : « C’est avec vous, mes amis, que je « veux combattre et mourir. Sus, marchons, et ne a vous souciez. Ilz ne sont pas gens pour nous, car u nous nous retirerons en despit d’eux, et si sauve- « rons nostre roy et maistre. » Ce qu’ilz firent par la traite d’un bon jour entier, et jamais les autres, ny à costé, ny devant, ny derrière, ne les osèrent attaquer. Ilz ont dit despuis qu’ilz ne le vouloient (maisainsy dit le renard des poulies); c’est à sçavoir, car ilz n’estoient pas là pour enfiler des perles. Et aucuns m’ont bien dit que bien servit la contenance de M. de Nemours.
Nous avons de frais un très-beau traict du prince de Parme. Après avoir levé le siège de Rouen et pris
D i g i fe ed
Caudebec(ce que j’espère déduire ailleurs), il n’y eut homme du party du roy qui ne dist, affirmas! et jurast que Sa Majesté ayant recueilly toutes ses forces qui luy accouroient et affluoient de toutes partz, montant à neuf mille chevaux, le prince de Parme estoit acculé et perdu et réduict du tout à demander, pieds et hras liez, au roy miséricorde ou passage. J’av veu une infinité de gens qui me faisoient enrager de ces propos; et m’estonnois contre eux qui faisoient profession de porter les armes, d’estre si grossiers d’avoir ceste opinion. Et là-dessus ledict prince se mocque d’eux, fait un pont de batteaux sur ceste large rivière de Seyne, qui semble là plustost une petite mer qu’une rivière (cas esmerveillable!), et passe, luy et toute son armée; et tout blessé qu’il estoit se retire dans Paris avec si belle ordonnance de battaille qu’on ne luy sceut jamais que faire, sinon luy donner sur la queue et defTaire quelque cent chevaux, et ravager un assez grand bagage qui ne pouvoit suivre le camp. Je ne sçay comment l’on doit appeler cela, sinon une très-belle retraicte d’un grand capitaine, et fort louable. J’en dirois une infinité d’autres, mais je n’aurois jamais faict. Il ne se faut pas tant opiniastrer et durer sur un mesme subject; faut varier.
Or, pour faire une belle fin et la bien couronner, j’achèveray par une très-belle retraicte que fit M. de Guyse à ceste entrée de grosse armée du baron Dona que j’ay dict cy-devant, lequel, pour un grand capitaine qu’on sçait qu’il estoit, fit un grand pas de clerc. Car tout conquérant, qui entre en un pays pour conquérir doit tousjours, quoy qu’il en soit,
DISCOURS
chercher à combattre; et celuy qui est pour la deffense, à ne la' recevoir, quand mesmes il verroit un très-beau jeu, si ce n’est par contrainte ou nécessité, ou apparence de grande victoire. Aussy M. de Guyse, qui estoit grand capitaine, luy faisoit oublier sa leçon et à tous ses reystres.
Le faict est donc tel de M. de Guyse duquel je veux parler*. Luy, voulant, recognoistre, quoy qu’il fust, leur armée, et ayant envoyé MM. de Rosne* et de La Routte pour aller charger quelques reystres qui avoient passé un pont, du haut d’une colline il vit clairement l’armée ennemie et la retraicte des siens, avec apparence qu’ilz ne se démesleroient pas aysément; et estoit conseillé de tous ceux qui esloient avec luy de se retirer, n’ayant forces bastantes pour recueillir ses ehevaux-légers, ny mesmes pour soustenir un si grand faix, n’estant point armé ny bien monté (car il estoit allé seulement sur un courtaut, et tout désarmé, en dangier de se perdre, loing de deux lieues de son armée, demeurée sans chef ni commandement), et qu’il verroit plus tost l’ennemy sur ses bras prest à le charger, que d’avoir
t . La recevoir , recevoir la bataille.
2. Le récit de Brantôme est conforme à celui de de Thou (liv. LXXXVII). Tous deux l’ont emprunté, et Brantôme presque textuellement, au Discours ample et très véritable contenant les plus mémorables faitz avenus en l'année mil cinq cens qualrevingt et sept, tant en [armée commandée par monsieur le duc de Guyse qu'en celle des huguenots conduite par le duc de Bouillon , envoyé ptir un gentilhomme français à la royne d Angleterre. Imprimé l’an de grâce MDLXXXVI11, 130 p. in-8°. — Ce Discours est attribué à la Chastre.