Chrétien de Savigny, seigneur de Rosne
receu 1 le commandement de se mettre en ordonnance. A toutes ces remonstrances il fit lors response d’un très-brave guerrier, et plein de hardiesse. « Je « sçay, dit-il, adressant la parole à M. de La Chastre, « et recognois en quelz termes sont nos affaires ; à « quoy il se peut pourvoir par hardiesse et prudence. « Je ferav un traict que j’ay en la fantaisie. Je prends a la charge de faire ceste retraicte; et vous, allez « donner ordre à l’armée, et retirez nos forces dans « ce destroict du pont à Sainct- Vincent*; et l’ordon- « nez pour me recevoir, et l’ennemy aussy, s'il nous « suit jusques-là. »
Or, il faut noter que comme c’est la coustume, principalement des François plus que de nulle autre nation, de s’advancer tousjours sans commandement et à la desbandade, qui sur bidet, qui sans armes, il s’en trouva alors assez qui cuydèrent apporter de la confusion et du désordre; et à la vérité, sans la présence de M. de Guyse, il y en eqst eu à bon escient. Mais ce prince n’estant pas moins heureux que valeureux, avec tel amour et affection parmy les siens, se présenta à la teste de ses chevaux-légers , l’espée au poing, en pourpoint, sur un courtaut, parlant aux uns en italien, aux autres en françois, nommant et appelant les capitaines par leurs noms, les exhortant de ne s’estonner point et de croire qu’il les conserveroit ou qu’il se perdroit avec eux , et qu’ilz fissent seulement ce qu’il dirait.
t. Que if avoir receu , c’est-à-dire que son armée eût reçu.
2. Pont-Saint- Vincent , village de l’arrondissement de Nancy (Meurtlic) .
DISCOURS
Sa présence et son authorité eut tant de pouvoir sur toute ceste trouppe, que chascun demeura ferme, sans crainte du dangier, et attentif à ses commandemens, se retirant auprès de luy sur le haut d’un costeau, faisant teste à l’armée ennemye qui passoit à la fde sur le pont de Peligny 1 ; et firent par leur bonne mine et contenance tenir bride aux plus advancez jusques à ce qu’il fist sa retraite, poussé par un gros ost de sept cornettes de reystres qui marchoient furieusement, et devant eux trois cens chevaux françois et six ou sept vingts harquebusiers à cheval qui commençoient à monter la colline, qui estoit si roide qu’un cheval qui l’eust montée au trot se fust mis hors d’haleine; ce qui donna temps et loisir audict seigneur de Guyse d’effectuer ce traict dont il avoit parlé. Se retirant environ dix ,ou douze pas en arrière, les ennemys perdant veue de luy, et prenant temps à propos, il tourna tout court sur la main gauche, à la droite des ennemis, et gaigna par un petit vallon un gué de la rivière de Modon *, où il y avoit un moulin, et passa la rivière sur le costé d’où venoit et marchoit l’armée des huguenots, s’estant toute leur cavallerie tellement advancée pour venir à l’allarme et secours des premiers, qu’il ne restoit à ceste queue que des Suisses qui ne le pou voient ny arrester, ny suivre, ny offenser. Et, coulant le long de la rivière, se mit au pas à faire sa retraicte à son aise, repassant vers les siens à un gué à cinq cens pas de sa place de battaille.