‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 164 sur 251 · Le Madon · texte numérisé non relu

Le Madon

Les huguenots ayant gaigné le haut de la colline d’où estoit party M. de Guyse, et voyant ceste cavallerie si près de leurs Suisses de là la rivière d’où ilz venoient, furent bien estonnez, et ne se peurent de prime face imaginer que ce fussent autres que les leurs. Néanmoins, la chose bien recognue, ilz se mirent à les poursuivre; mais arrivant au gué où avoit passé mondict sieur de Guyse, il s’y trouva dix ou douze harquebusiers du sieur de La Chastre, qu’il avoit mis dans un moulin, qui servirent grandement, le débattant et gardant avec telle résolution et opi- * niastreté, qu’ayant tué quelques hommes qui s’advancèrent d’essayer de passer les premiers, les autres tindrent bride, attendans leurs harquebusiers; lesquelz mettans pied à terre, forcèrent le moulin, prirent ou tuèrent tout ce qui estoit dedans ; et y moururent ces braves soldatz bravement et honnorablement, vendans bien leur vie et chèrement à leurs ennemys, faisans un grand service, donnans loisir par leur perte audict sieur de Guyse de gaigner plus de chemin. Si M. le connestable, à sa retraicte de Sainct-Quenlin, eust mis aussv des harquebusiers dans un moulin qui estoit là près, il ne se fust perdu. C’est ce que les grandz capitaines tiennent aussy qu’il faut faire, quelquefois perdre et bazarder une petite trouppe; et ne la faut espargner pour en sauver une grande.

Et ainsy se rendit M. de Guyse, sans aller plus vite que le pas, à la place de battaille de son armée, qui estoit fort bien logée en un estroit entre les vignes et la rivière de Modon, ayant le logis du Pont- Sainct-Vincent à dos. Et notez que l’armée de mon-

DISCOURS

dict sieur de Guyse ne montoit pas à plus de six mille hommes, ayant en teste à combattre ceste grosse armée composée de cinquante mille hommes, et à leur barbe et nez se retirer si bravement. En quoy faut admirer l’asseurance, le jugement, la résolution, la vaillance et la conduicte de ce grand capitaine, qui n’avoit pas encore atteint l’aage de quarante ans. Que maudites soient les misérables et détestables mains qui le massacrèrent et Postèrent à nostre France I Que s’il estoit ores en vie, elle ne seroit la proie des estrangiers, comme elle est maintenant, et mesmes des Allemands, qu’il avoit si bien estrillez.

Mais où trouvera-on et lira-on une telle retraiete faicte par le beau mitan de ses ennemis? Encor que le grand feu M. de Guyse, son père, en fist quasy une pareille devant Paris, aux premières guerres, lorsque les huguenot/, le vindrent par forme assiéger : et nous voulans faire parade de leurs reystres, que M. d’Andelot avoit amenez de frais, conduicts par le mareschal Daix 1 , il fut donné charge à M. de Genlys d’en prendre quelques quinze cens, et venir charger quelques compaignies de gendarmes qui estoient pour lors en garde, et quelques harquebusiers et chevaux-Iégers, vers les faubourgs de Sainct-Marceau et de Sainct-Jacques. Je ne nommeray point les compaignies, car elles y firent très-mal, et fiiirent très-bien, au grand regret et despit de M. de Guyse, qui, ayant fait mettre ses Suisses en ballaille par de

t. Le mareschal Daix. C’est Frédéric de Roltzhausen, maréchal de Hesse.

là ses tranchées, et bordées d’harquebusiers, et M. le prince de Joinville, son fils, laissé avec eux, qui estoit tant jeune que rien plus; mais pourtant il suivoil partout M. son père (tant dès-lors monstroit-il ce qu’il debvoit estre un jour) : et, sortant de la tranchée, alla faire une grande cerne’, et, prenant les ennemis en queue, les chargea si furieusement, n’ayant seulement que deux cens chevaux des gentilzhommes de la cour, de sa suite et de sa cornette, qu’il les fausse, les ouvre, les escarte, et passe par le mitan, et fait halte après; et puis se retire froidement, sans que les autres s’osèrent rallier pour les venir charger, ainsv qu’il les attendoit : et se retira le petit pas dans sa tranchée, où il parla bien à ces messieurs les gendarmes et chevalliers fuyards, leur reprochant leur fuite, et leur disant tout haut (car j’estois avec luy et l’ouys) : « Ah! gens-d’armes « de France , prenez la quenouille , et laissez la « lance. »

Il estoit lors monté sur son bon cheval morel', des beaux genetz et bons qui sortis! il y a longtemps du royaume de Naples ; et, en descendant, il le loua fort, et dit que pour le jour de la battaille il n’en vouloit pas de meilleur, ny d’autre. Ce que l’ennemy avoit sceu, et pensant qu’il y fust monté, mirent tous leurs esprits et leurs efforts pour le tuer à la battaille de Dreux : mais il avoit changé d’opinion; car il prit le bay Samson, grand coursier fort, qui avoit servi plus de trois ans d’estallon à Esclairon *,

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