‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 172 sur 251 · Dans Commines. Voyez ses Mémoires, liv. VIII, ch. xx · texte numérisé non relu

Dans Commines. Voyez ses Mémoires, liv. VIII, ch. xx

ANNE DE BRETAGNE

donné le roy pour l’assister; mais elle vouloit tousjours garder son rang, sa grandeur et primauté, et estre crue, toute jeune qu’elle estoit, et s’en faisoit bien accroire; aussi n’y trouva l’on rien à dire.

Elle eust un très-grand regret à la mort du roy Cliarles, tant pour l’amitié qu’elle lui portoit que pour ne se veoir qu’à demy reyne, n’aiant point d’enfans. Et ainsi que ses plus privées dames, comme je tiens de bon lieu, la plaignoient de la voir vefve d’un si grand roy, et malaisément pouvoir retourner en un si haut estât, car le roy Louis estoit marié avec Jeanne de France, elle respondoit qu’elle demeureroit plustost toute sa vie vefve d’un roy que de se rabaisser à un moindre que luy; toutesfois qu’elle ne désesperoit tant de son bonheur, qu’elle ne pensast encor estre un jour reyne de France régnante, comme elle avoit esté, si elle vouloit. Ses anciennes amours lui faisoient dire ce mot, et qu’elle vouloit ralumer en sa poitrine eschaufée encor un peu ; ce qui arriva : car le roy Louis, ayant répudié Jeanne sa femme , se souvenant de ses premières amours qu’il avoit porté à Iadicte reyne Anne , et n’en aiant encor perdu la flamme, la prit en mariage, comme nous avons veu et leu. Voylà sa prophétie accomplie, qu’elle fondoit sur le naturel du roy Louis, qui ne se put jamais engarder de l’aimer toute mariée qu’ell’ estoit ; et la regardoit de bon œil tousjours, estant M. d’Orléans; car malaisément se peut-on défaire d’un grand feu quand il a une fois saisy l’ame.

Il estoit très-beau prince, et fort aimable, et pour ce elle ne l’hayssoit pas. L’aiant prise estant roy, il

DES DAMES

l’honnora beaucoup, lui laissant jouir de son bien et de sa duché, sans qu’il y touschast et en prit un seul sou : aussi elle I’employoit bien, car elle estoit très-Iibéralle. Et d’autant que le rov ne faisoit des dons immenses, pour lesquelz entretenir il eust fallu qu’il foullast son peuple, ce qu’il fuyoit comme la peste, elle suppléoit à son défaut : car il n’y a voit grand capitaine de son royaume à qui elle ne donnast des pensions, et fist des présens extraordinaires, ou d’argent ou de grosses chaisnes d’or, quand ilz alloient en quelque voyage, ou en retournoienl; et de mesmes en faisoit des petits, selon leur qualitez; aussi tous couroient à elle, et peu en sortoient d’avec elle mal contens. Surtout elle a eu ceste réputation d’avoir aimé ses serviteurs domestiques, et à eux faicts de bons biens.

Ce fut la première qui commença à dresser la grande court des dames, que nous avons veiie depuis elle jusques à cest’ heure; car elle en avoit une trèsgrande suitte, et de dames et de filles, et n’en refusa jamais aucune; tant s’en faut, qu’elle s’enquerroit des gentilzhommes leurs pères qui estoient à la court, s’ilz avoient des filles, et quelles elles estoient, et les leur demandoit. J’ay eu une tante de Bourdeille’, qui eut cet honneur d’estre nourrie d’elle ; mais elle mourut en sa court en l’aage de quinze ans, et fut enterrée derrière le grand autel des Cordelliers à Paris; et en ay veu le tumbeau et la subscription avant que l’église fust bruslée.

Sa court estoit une fort belle escole pour les dames,

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