Christophe de Thou, le père de l’historien
DES DAMES
vivant et mort, sur terre et en terre, que ce corps esmouvoit encor le monde, et le mettoit en sédition . Hélas! il n’en pouvoit mais.
J’ay faict ce petit incident possible plus long qu’il ne falloit, et me pourra l’on reprendre : mais je respondray que je l’ay faict et mis ainsi qu’il m’est venu en fantaisie et en souvenance; qu’il est ainsy assez bien à propos, et que je le pourrais oublier, me semblant estre une chose assez remarquable.
Et pour retourner encor à nostre reyne Anne, il parest bien, par ce beau debvoir dernier de funérailles, qu’elle estoit bien aimée et du monde et du ciel, et bien autrement que ne fust cette pompeuse et orgueilleuse reyne Ysabeau de Bavières, femme du feu roy Charles VI*, laquelle estant morte à Paris, son corps fust tant mesprisé qu’il fut mis de son hostel dans un petit batteau sur la rivière de Saine, sans autre forme de cérimonie et pompe; et fust passé par une si petite poterne, et si estroicte, qu’à grand peine y pou voit-il passer; et fut ainsi porté à Sainet- Denys en son sépulchre, ny plus ny moins qu’une simple damovselle. 11 y avoit bien aussi de la diffé- .rence de ses actions à celles de la reyne Anne; car elle mist les Anglois en France et dans Paris, mist le royaume en combustion et division, et l’apauvrist et ruina du tout : et la reyne Anne le tint en paix, et l’agrandist et l’enrichist de sa belle duché et biens qu’elle y apporta. Dont il ne se faut esbayr si le roy la regretta, et en démena un tel dueil qu’il en cuvda mourir au bois de Vincennes, et s'habilla fort longtemps de noir et toute sa court; et ceux qui venoient autrement les en faisoit chasser; et n’eust point ouy
ANNE DE BRETAGNE
ambassadeur, quel qu’il fust, qu’il ne fust habillé de noir. Et dict bien plus ceste vieille histoire que j’ay alléguée, que, « lorsqu’il donna sa fille aisnée à a M. d’Angoulesme, despuis le roy François, le deuil « ne fut nullement quicté ne laissé en sa court; et le « jour qu’ils furent espousez dans la ehappelle de « Sainct-Germain-en-Laye , le marié et la mariée « n’estoient vestus et habillez, ce dit l’histoire, que « de drap noir, honnestement et en forme de deuil, « pour le trespas de la susdicte reyne madame Anne « de Bretagne, mère de la mariée, en présence du « roy son père, accompaigné de tous les princes du a sang et nobles seigneurs et prélats, princesses, « dames et damoiselles, tous vestus de drap noir en « forme de deuil. » Voylà comment le livre en parle; qui est une austérité estrange de dueil qu’il faut noter, que le jour propre des nopces n’en peut estre dispensé pour après avoir esté repris le lendemain. Par là cognoist-on si ceste princesse estoit aymée et digne d’estre aymée du roy son mary, qui quelquesfois, en ses goguettes et gayetez, l’appelloit le plus souvent sa Bretonne.
Si elle eust vescu plus longtemps, elle n’eust jamais consenty à ce mariage dessusdict ; et souvent y avoit bien répugné et desdit le roy son mary, d’autant qu’elle liayssoit mortellement madame d’Angoulesme, despuis madame la régente, n'estant leurs humeurs guières semblables, et peu accordantes ensemble; aussi qu’elle vouloit colloquer sa dicte fille avec Charles d'Austriehe, lors jeune, et le plus grand seigneur de la chrestienté, qui despuis fut empereur, encor qu’elle vist bien M. d’Angoulesme
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s'approcher fort de la couronne; mais elle ne songeoit pas en cela, ny ne y vonloit songer, se liant d’avoir encor des enfants; car lorsqu’elle mourut elle n’avoit que trente-sept ans.
De son temps et règne, régnoit ceste grande et sage reyne Isabeau de Castille, bien accordante en mœurs avec nostre reyne Anne. Aussi elles s’entr’avmoient fort, et se visitoient souvent par ambassades, lettres et présents ; et c’est ainsi que la vertu recherche tousjours la vertu.
Le roy Louis fut après content de se marier pour la troisiesme fois avec la reyne Marie, sœur du roy d’Angleterre, très-belle princesse, jeune, et trop pour luy, dont mal lui en prist. Et se maria plus par nécessité et pour faire paix avecques l’Anglois, et mettre son royaume en repos, que pour autre chose, ne pouvant oublier jamais sa reyne Anne : aussi commanda-il à sa mort qu’ils fussent couverts tous deux soubs un mesme tombeau, ainsi qu’on le voit à Sainct-Denys, tout de marbre blanc, aussi beau et superbe qu’il en soit point là.
Or, je m’arreste en ce discours, et ne passe plus outre, m’en remettant aux livres qui ont escrit mieux de ceste reyne que je ne sçaurois faire : toutesfois, pour me contenter, j’ay faict ce discours.
Je diray encor ce petit discours, que c’est d’elle que noz reynes et princesses ont tiré l’usage de mettre à l’entour de leurs armoyries et escussons la cordellière, les portant auparavant nullement entournez, mais toutes vagues; et ladicte reyne fust la première qui mist cette cordellière.
Or, je n’en dis plus, n’aiant esté de son temps;
ANNE DE BRETAGNE
toutesfois, je proteste bien n’avoir parlé qu’en la vérité, pour l’avoir apprise et d’aucuns livres, comme j’ay dict, et de madame la séncschalle ma grand’ mère, et de madame de Dampierre ma tante, un vray registre de la court, et aussi habille, sage et vertueuse dame qui entra à la court il y a cent ans, et qui sçavoit aussi bien discourir de toutes choses. Aussi dès l’aage de huict ans y avoit-clle esté nourrie, et n’avoil rien oublié; et la faisoit bon ouyr parler, ainsi que j’ay veu nos roys et reynes y prendre ung singulier plaisir de l'ouyr, car elle sçavoit tout, et de son temps et du passé : si bien qu’on prenoit langue d’elle comme d’un oracle. Aussi le roy Henri III e dernier lafist dame d’honneur de la revne sa femme. Des mémoires et leçons que j’ay appris d’eile je me suis servi, et espère m’en servir beaucoup en ce livre.
J’ay veu l’épitaphe de ladicte reyne ainsy faict :
Cy gist Anne, qui fust femme de deux grands roys ;
En tout grande cent fois, comme reyne deux fois.
Jamais reyne comme elle n’enricliist tant la France.
Voylà que c’est d’avoir une grande alliance.
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DISCOURS II