Charnure , carnation. — 2. Grève , cuisse
Le roy son fils , Henry III e , en hérita de beaucoup de eeste beauté de main.
De plus, elle s’habilloit tousjours fort bien et superbement, et avoit tousjours quelque gentille et nouvelle invention. Bref, elle avoit beaucoup de beautez en soy pour se faire fort aymer. Sur quoy il me souvient qu’elle estant ung jour allée voir à Lyon un peintre, qui s’appelloit Corneille *, qui avoit peint en une grand’chambre tous les grands seigneurs, princes, cavalliers, et grandes reynes, princesses, dames, filles de la court de France, estant donc en ladicte chambre de ces paintures, nous y vismes cette reyne parestre painle très-bien en sa beauté et en sa perfection, habillée à la francèze d’un chapperon avec ses grosses perles, et une robe à grandes manches de toille d’argent fourrées de loups cerviers ; le tout si bien représenté au vif avec son beau visage qu’il n’y falloit rien plus que la parolle, aiant ses trois belles filles auprès d’elle. A quoy elle prist fort grand plaisir à telle veue, et toute la compagnie qui y estoit, s’amusant fort à la contempler et admirer et louer sa beauté par dessus toutes : elle-mesmes s’y ravist en la contemplation, si bien qu’elle n’en peust retirer ses yeux de dessus, jusques à ce que M. de Nemours luy vint dire : « Madame, * je vous trouve là fort bien pourtraicte, et n’v a rien « à dire; et me semble que vos filles vous portent « grand honneur; car elles ne vont point devant
1 . Claude Corneille , peintre et graveur de Lyon. On connaît entre autres de lui : Epitome des rois de France, 1346, in-4”. Voy. Robert-Dumesnil , Le Peintre-graveur français, t. VI, p. 7 et suivantes.
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« vous, et ne vous surpassent point. » Elle luy respondict : « Mon cousin , je croy qu’il vous ressou- « vient bien du temps, de l’aage et de l’habillement « de ceste painture : vous pouvez bien juger mieux « que pas un de ceste compagnie, vous qui m’avez « veue ainsy, si j’estois estimée telle que vous dic- « tes, et que suis estée comme me voylà. » 11 n’y eust pas un en la compagnée qui ne louast et estimant infiniment ceste beauté, et ne dist que la mère esloit digne des filles, et les filles dignes de la mère : et telle beauté luy a duré, et mariée et vefve, jusques quasi à sa mort; non qu’elle fust si fresclie comme en ses ans plus fleurissans, mais pourtant bien entretenue et fort désirable et agréable.
Au reste, elle estoit de fort bonne compagnie et gave humeur, aymant tous honnestes exercices, comme la dance, où elle avoit très-belle grâce et majesté. Elle avmoit la chasse fort aussi : sur quoy j’ay ouy faire le conte à une dame de la court d’alors, que le roy François aiant eboisy et faict une trouppe, qui s’appelloit la petite bande, des dames de sa court, des plus belles, gentilles et plus de ses favorites, souvant se dérosbanl de sa court, s’en partoit et s’en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son temps, et y demeuroit là quelquesfois ainsi retiré huicl jours, dix jours, quelquesfois plus, quelquesfois moins, ainsi qu’il lui plaisoit, et l’humeur l’en prenoit. Nostre reyne, qui estoit lors madame la Dauphine, voyant telles parties se faire sans elle, mesmes que mesdames ses belles-sœurs' en estoient,
t . Madeleine et Marguerite.
et elle demeuroit au logis, elle fit prière au roy de la mener tousjours quant et luy, et qu’il luy fist eest honneur de permettre qu’elle ne bougeast jamais d’avec luy. On dict qu’elle, qui estoit tousjours fine et habile, le fist bien autant pour veoir les actions ^u roy, et en tirer les secrets, et escouter et sçavoir toutes choses, autant pour cela que pour la chasse, ou plus.
Le roy François lui en sceut si bon gré d’une telle prière, voyant la bonne volonté qu’il voyoit en elle d'aymer sa compagnie, qu’il luy accorda de très-bon cœur : et, mitre qu’il l’aymoit naturellement, il l’en avma tousjours davantage; et se délectoit à lui faire donner plaisir à la chasse, en laquelle elle n’abandonnoit jamais le roy, et le suivoit tousjours à courir : car elle estoit fort bien à cheval et hardie, et s’y tenoit de fort bonne grâce, ayant esté la première d’avoir mis la jambe sur l’arçon, d’autant que la grâce y estoit bien plus belle et apparaissante que sur la planchette; et a tousjours fort aymé d’aller à cheval jusques en l’aage de soixante ou plus, qui pour la foiblesse l’en privarent, en ayant tous les ennuis du monde; car c’estoit l’un de ses grands plaisirs, et à faire de grandes et vistes traictes, encor qu’elle en fust tumbée souvent au grand dommage de son corps; car elle en fust blessée plusieurs fois, jusques à rampure de jambe et blesseure à la teste, dont il l’en falust trépaner : et, lorsqu’elle fust vefve, et heut la charge du roy et du royaume, accompagnoit toujours le roy et le menoit avec elle et tous ses enfans; et quand le roy son mary vivoit, elle alloit quasy ordinairement avec luy à l’assemblée du cerf et autres chasses.
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S’il jouoit au palle-mail, elle le voyoit le plus souvent jouer, et y jouoit elle-mesme. Elle le voyoit jouer à la paulmc. Elle aymoit aussi fort à tirer de l’harbaleste à jalet', et en tiroit fort bien : et tousjdthi, quand elle s’alloit pourmener, faisoit porter son barbaleste; et quand elle voyoit quelque beau coup, elle tiroit.
Elle invantoit lousjours quelques nouvelles danses ou quelques beaux ballets. Quand il faisoit mauvais temps, elle invantoit aussi des jeux, et y passoit son temps avec les uns et les autres, estant fort privée, mais aussi fort grave et austère quand il falloit; aymoit fort à veoir jouer des commédies et tragédies; mais despuis Sofonisba, composée par M. de Sainct-Gelays 1 et très-bien représentée par mesdames ses filles et autres dames et damoiselles et gentilshommes de sa court, qu elle fit jouer à Bloys aux nopces de M. de Cipière et du marquis d’Albeuf, elle eust opinion qu’elle avoit porté le malheur aux affaires du royaume, ainsi qu’il succéda; elle n’en fist plus jouer, mais ouy bien des commédies et tra- ■
1. On appelait ainsi une espèce d'arbalète avec laquelle on lançait soit des jalets ou galets, c’est-à-dire de petits cailloux ronds soit des balles de métal.
2. Le titre de la première édition de la traduction faite par Mellin de Saint-Gelais de cette tragédie du Trissin, dont il a été parlé ailleurs (voyez tome III, p. 257), nous donne la date de la représentation : Sophonisbe , tragédie très-excellente , représentée et prononcée devant le roy en sa ville de £lois , Paris, in— 8°, 1339. (comme l’année ne commençait qu’à Pâques, peut-être faut-il lire 1560). La cour séjourna deux fois à Blois, en 1539, d’iibord au commencement de novembre, puis dans la seconde moitié de décembre.
gi-commédies, et mesmes celles des Zani et Pant/ialons, y prenant grand plaisir, et en rioit son saoul comme un autre ; car elle rioit volontiers; aussi de son naturel elle estoit jovyale et aymoit à dire le mot, et rencontroit fort bien, et cognoissoit bien où il falloit jetter sa pierre et son mot, et où il y avoit à redire.
Elle passoit fort son temps, les après-disnées, à besongner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit tant parfaicte qu’il estoit possible. Bref, ceste reyne aymoit et s’adonnoit à tous honnestes exercices; et n’y en avoit pas un, au moins digne d’elle et de son sexe, qu’elle ne voulust sçavoir et pratiquer. Voylà ce que je puis dire pour parler briefvement et fuir prolixité, de la beauté de son corps et de ses exercices.
Quand elle appelloit quelqu’un mon amy, c’estoit qu'elle l’estimoit sot, ou qu’elle estoit en collère : si bien qu’elle avoit un gentilhomme servant, nommé M. de Bois-Février, qui disoit bien le mot, quand elle l’appeloit mon amy : « Ha ! madame, respondoit- « il, j’aymerois mieux que vous me dissiez vostre « ennemy, car c’est autant à dire que je suis un sot,
« ou qu’estes en colère contre moy, ainsi que je « cognois vostre naturel de longtemps. »
Quand à son esprit, il a esté très-grand et trèsadmirable, ainsy qu’il s’est monstré en tant de beaux et signalez actes desquels sa vie est illustrée pour jamais. Le roy son mary et son conseil l’estimarent telle, que, lorsque le roy alla en son voyage d’Allemagne, hors de son royaume, il l’establit et l'or- * donna pour régente et gouvernante en tout son
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royaume pendant son absence, par déclaration solemnellement faicte en plain parlement de Paris'. Et en ceste charge se conduisis!, si sagement, qu’il n’v eut aucun remuement, changement ny altercation en cest estât, pour l’absence du roy; mais, au contraire, pourveust si bien aux affaires, qu’elle fit assister le roy d’argent, de moyens et de gens, et de tout autre sorte de secours, qui lui servist beaucoup à son retour, et mêmes en la conqueste des villes qu’il fist en la duché de Luxembourg, comme Yvov, Monlmédy, Dampvillers, Simay ' et autres.
Je vous laisse donc à penser si celuy qui a escrit cette belle vie que j’ay dict a bien détracté de dire que jamais le roy son mary n’avoit voulu qu’elle mist le nez sur les affaires de son Estât. La faisant ainsy régente en son absence, n’estoit-ce pas occasion ample d’en avoir plaine cognoissance, et comme elle faisoit en l’absence du roy son mary parmy tous ses voyages qu’il faisoit tous les ans, allant en ses armées?
Que fit elle après la bataille de Saint-Laurens, et que l’Estat estoit en bransle, et le roy estant allé à Compïègne pour redresser nouvelle armée? Ell’espousa tellement les affaires, qn’ell’exeita et esmeut messieurs de Paris à faire un prompt secours à leur roy, qui vint très-bien à propos, et pour l’argent, et autres choses nécessaires pour la guerre.
1. Le 12 février 1532. — Brantrtme oublie de dire que le roi avait adjoint à Catherine de Médicis un conseil qui la laissait presque sans autorité.