Cliimay
CATHERINE DE MÉDIC1S. 349
Or, le roy son mary blessé, ceux qui estoient de ce temps, et qui l’ont veu, ne peuvent ignorer le grand soucy qu’elle prist pour sa guérison, et les veilles qu’elle list auprès de luy sans se coucher, les grandes prières dont elle importunoit Dieu coup sur coup, et les processions et visitations d’églises qu’elle list, et les postes qu’elle envoia partout pour quérir médecins et chirurgiens. Mais son heure estant venue, et aiant passé de ce monde en l’autre, elle en list de telles lamentations, en jetta de telles larmes, que jamais elle ne les a taries; et pour sa souvenance, et lorsqu’on parloit de luy, tant qu’elle a veseu, elle en a jetté tousjours quelqu’une du profond de ses yeux : dont elle en prit ceste devise propre et convenable à son dueil et à ses pleurs, qui estoit une montagne de chaux vive, sur laquelle les gouttes d’eaue du ciel tumboient à foison; et disoient les mots tel en latin : Ardorem extincta testanlur vivere flamma. « Les gouttes d’eaue et de larmes monstrent bien leur ardeur, encor que la flamme soit estaincte, » telle devise prenant son allégorie sur le naturel de la chaux vive, laquelle estant arousée d’eau brusle estrangement, et monstre son ardeur encor qu’elle ne face point apparoir de flamme et qu’elle soit estaincte.
Par ainsy nostre reyne monstroit son ardeur et son affection par ses larmes, encore que sa flamme, qui estoit le roy son mary, fust estaincte, qu’estoit autant à dire que, tout mort qu’il estoit, faisoit bien paroistre par ses larmes qu’elle ne le pouvoit oublier, et qu’elle l’aymoit tousjours.
Une quasy semblable devise portoit jadis madame
DES DAMES
Valantine de Milan, duchesse d’Orléans, après la mort de son mary tué à Paris, dont elle eust un si A grand regret, que, pour tout soûlas et confort en ses gémissemens, elle print un cliantepleure ou arrousouer pour sa devise, sur le hault de laquelle estoit une S en signe, ainsi qu’on dict, que seulle souvant se soucioit et souspiroit; et autour dudict chantepleure estoient escrips ces mots :
Rien ne m'est plus,
Plus ne m’est rien.
Ori voit encor ceste devise dans l’église des Cordeliers à Bloys, en sa chapelle.
Le bon roy René de Scicille, ayant perdu sa femme Ysabeau de Lorraine, en porta si grand deuil, qu’il ne se peut jamais guières bien resjouir, et ainsi que ses plus privez amis et' favoris luy remontroient quelque consolation, il les menoit en son cabinet, et là il leur monstroit painct de sa main, car il estoit excellent peintre, un arc turquois* duquel la corde estoit brisée et rompue, et au dessoubs estoit escript : Arco per lent are piaga non sana \
Puis leur disoit : « Mes amis, par ceste peinture « je responds à toutes vos raisons; car, ainsi que,
« pour destandre un arc, ou briser ou rompre sa « corde, la playe qu’il a faicte de sa flcsche n’en est « rien de plus tost guérie; aussi la vie de ma chère « espouse est par mort estaiucte et brisée; pour ce