‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 203 sur 251 · Autrice , auteur · texte numérisé non relu

Autrice , auteur

DES DAMES

fort M. de Theligni son beau-frère, qui en estoit des eschauffez, l’appellant et ses compaignons de vrays . • folz et mal habilles. M. l’admirai n’usa jamais de ces parolles, ainsy que j’ay ouy dire à aucuns, au moings tout hault. Je ne dis pas qu’en secret et en privé avec ses plus familiers qu’il n’en parlast hautement.

Et voylà la cause de la mort de M. l’admirai et du massacre des siens, et non pas la reyne, ainsy que j’ay ouy dire à aucuns qui le sçavent bien, encor qu’il y ait plusieurs qu’on ne leur sçauroit oster l’opinion de la teste que ceste fusée n’eust esté fillée de longue main, et ceste trame couvée. Ce sont abus : les moins passionnez le croient ainsi ; les plus obstinez et passionnez le croient autrement; et bien souvent nous donnons cet honneur aux roys et aux grands princes que quelquesfois pour l’évènement des choses, et qu’elles sont arrivées, nous les disons prudens et providens, et qui ont bien sceu dissimuler; à quoy y ont autant songé qu’en tridet 1 .

Pour retourner eneores à nostre reyne, ses ennemis luy ont mis à sus qu’elle n’estoil pas bonne françoise. Dieu le sçait, et de quelle affection je la vis pousser pour chasser les Anglois hors du Havre de Grâce, et ce qu’elle en dict à M. le Prince, et comme elle l’y fit aller avec forces gentilshommes de son party, et les compaignies couronnelles de M. d’Andelot , et autres huguenottes , et comment elles mesme en personne mena l’armée, estant montée ordinairement à cheval comme une seconde belle reyne Marfise, et s’exposant aux harquebusades et

t . Triiiet; je n’ai pu trouver la signification de ce mot.

canonnades comme ung de ses capitaines, voyant faire tousjours la batterie, disant qu’elle ne seroit jamais à son aise qu’elle n’eust pris ceste ville et chassé ces Anglois de France, hayssant plus que poison ceux qui la leur avoient vendue. Aussi lit-elle tant qu’enfin elle la rendist françoise.

Lorsque Rouen estoit assiégé, je la vis en toutes les collères du monde quand elle y vist entrer le secours des Anglois, qui entrarent par la gallère françoise qui avoit esté prise un an devant, craignant que ceste place, faillant à eslre prise par nous, vint en la domination des Anglois : aussi poussa-elle fort à la roue, comme l’on dict, pour la prendre; et ne failloit tous les jours à venir au fort Saincte-Catherine tenir conseil et voir faire la batterie. Que je l’ay veue souvant passant par ce chemin creux de Saincte- Catherine ! Les canonnades et harquebusades pleuvoient entour d’elle, qu’elle s’en soucioit autant que rien.

Ceux qui lors y estoient l’ont veu aussi bien que moy. II y a encor aujourd’huy forces dames ses filles qui luy accompagnoient, ausquelles le jeu ne plaisoit trop; je le sçay et les y ay veues; et quand M. le connestable et M. de Guise luy remonstroient qu’il luy en arriverait du malheur, elle n’en faisoit que rire et dire pourquoy elle s’y espargneroit non plus qu’eux, puisqu’elle avoit le courage aussi bon qu’eux, mais non la force que son sexe luy desnioit; car pour la peine elle l'enduroit très-bien, fust à pied ou à cheval. Et pense que dès longtemps ne fut reyn# ny princesse mieux à cheval, ny s’v tenant, de meilleure grâce; ne sentant pour cela sa dame hommasse en

forme et façon d'amazonne bisarre, mais sa gente princesse, belle, bien agréable et douce.

On a dict d’elle, qu’elle estoit fort espaignolle. Certainement, tant que sa bonne fdle a vescu, elle a avmé l’Espagne; mais après qu’elle a esté morte on sçait, au moins aucuns, si elle a eu occasion de l’aymer, et la terre et la nation. Bien est vray qu’elle a esté tousjours si prudente jusques là, qu’elle a voulu tousjours entretenir le roy d’Espaigne comme son bon gendre, affin qu’il en traictast mieux sa belle et bonne fille, comme est la coustume des bonnes mères, aussi affin qu’il ne nous vint troubler la France, ny faire la guerre, selon son brave cœur et naturel ambitieux. D’aucuns aussi ont voulu dire qu’elle n’aymoit point la noblesse de France, et en desiroit fort le sang respandu. Je m’en rapporte à tant de paix par elle faictes, combien elle l’a espargné : et, outre cela, qu’on prenne esgard à elle, tant . ‘

qu’elle a esté régente et ses enfans en minorité, si l’on a veu à la court tant de querelles et combats t comme il s’en est veu despuis; car elle n’y en a jamais voulu voir; et tousjours a faict expresses deffences de ne venir là, et faict cbastier ceux qui y contrevenoient. Du despuis, je l’av veue bien souvent à la court, quand le roy alloit quelquesfois dehors pour y séjourner quelques jours, et qu’elle demeuroit absolue et seule à la court, du temps que les querelles commançarent à se rendre communes, et les combats. Jamais elle n’en voulut permettre ung, et soudain commandement faict aux capitaines des gardes de faire les deffences, et aux mareschaux et capitaines de les accorder : aussi, pour dire vray,

DES DAMES

on la craignoit plus que le roy en cela; car elle sçavoit bien parler à ces désobéissans et desreglez, et les ravaudoit terriblement.

Je me souviens qu’une fois, le roy estant aux bains de Bourbon ', feu mon cousin de La Chastigneraye * eut une querelle contre Pardailban’. Elle le fist chercher partout pour lui deffendre de ne se battre, sur la vie; mais, ne s’estant peu trouver par deux jours entiers, elle le fit guetter si bien, que, par un dimanche matin, luy, estant en l’isle de Louviers, attendant son ennemy, le grand prévost le vint surprendre là et l’emmena prisonnier, par le commandement de la reyne, dans la Bastille; mais il n’y demeura qu’une heure pourtant; et après l’envoya quérir, et lui en fit la réprimande moitié aigre, moitié douce, ainsy qu’elle estoit toute bonne et rude quand elle vouloit. Je sçay bien ce qu’elle m’en dict aussi, d’autant que j’estois pour seconder mondict cousin : que comme le plus aagé je debvois estre le plus sage.

JAnnée que le roy tourna de Polongne*, il s’esmeut une querelle entre messieurs de Grillon et d’Entraguet, tous deux braves et vaillans gentilshommes ; et s’estans appeliez et prests à se battre, le roy leur fit faire deffence par M. de Rambouillet, l’un de ses capitaines des gardes lors en quartier, de ne se battre; et fit commandement à M. de Nevers et mareschal de Retz de les accorder, à quoy ils faillirent.

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