En
DES DAMES
La reyne les envoya quérir le soir en sa chambre; et d’autant que leurs querelles touchoient deux grandes dames des siennes, elle leur commanda en toute rigueur, et pria après en toute douceur, de se rapporter à elle tous deux de leur différent, puisqu’elle leur faisoit l’honneur de s’en mesler, et, puisque les princes, mareschaux et capitaines, avoient failly à leur accord, qu’elle en vouloit avoir la eognoissance et la gloire : parquoy elle les rendisl amis, et les fist embrasser sans autre forme, en prenant le tout sur elle; si bien que, par sa prudence, le subjecl de la querelle, qui touchoit un peu l’honneur de ses deux dames et esloit escabreux, ne fut jamais sçeu ny publié. Voylà une grande bonté de princesse! Et puis dire qu’elle n’aymoil point la noblesse! Ha! si faisoit; elle la cognoissoit et l’extimoit trop. Je eroy qu’il n’y avoit grande maison en son royaume qu’elle ne cogneut, et disoit l’avoir appris du grand rov François, qui sçavoit toutes les généalogies des grandes familles de son royaume, et aussi du roy son mary, lequel avoit cela, que, quand il eut veu une fois un gentilhomme, il le cognoissoit tousjours, fust en sa face ou en ses faicts ou en sa réputation.
J’ay veu ceste reyne, souvent et ordinairement, lorsque le roy son fils estoit mineur, prendre la peine de lui présenter elle-mesme les gentilshommes de son royaume, et luy ramentevoit : « Un tel a faict « service au roy vostre grand père, en tels et tels « endroicts, un tel à vostre père, » et ainsy de tous les autres; et commander de s’en ressouvenir, et de les aimer, et de leur faire du bien, et de les recognoistre une autre fois : ce qu’il sceut très-bien faire
puis après; car, par tellu instruction, ce roy cognoissoil fort bien les gens de bien, de race et d’honneur, qui estoient en son royaume.
Ces détracteurs aussi ont dict qu’elle n’aymoit point son peuple. Il y a paru. Fust-il jamais tant tiré de tailles, subsides, imposts et autres deniers, tant qu'elle a demeuré gouvernant la minorité de ses enfans, comme il en a esté tiré depuis en une seule année'? Luy a-on trouvé tant d’argent caché, et aux banques d’Italie, comme l’on crioit tant? Tant s’en faut, qu’après sa mort on ne luy a trouvé un seul sol : et, ainsi que j’ay ouy dire à aucuns de ses financiers et aucunes de ses dames, qu’elle s’est trouvée après sa mort endebtée de liuict cens mill’ escus, les gages de ses dames, gentilshommes et officiers de sa maison, deubs d’une année, et son revenu d’un an mangé; si bien que, quelques mois avant mourir, ses financiers luy remonstrarent cette nécessité; et elle en rioit, et disoit qu’il falloit louer Dieu de tout et trouver de quoy vivre. Voylà son avarice et le grand trésor qu’elle amassoit, comme l’on disoit. Elle n’avoit garde d'en faire; car elle avoit le cœur tout noble, tout libéral et tout magnifique, et tout pareil à celui de son grand oncle le pape Léon l , et du magnifique le seigneur Laurens de Médicis; car elle despensoit et donnoit tout, ou faisoit bastir, ou despensoit en d’honnorables magnificences; et prenoit plaisir de donner tousjours quelque récréation à son peuple ou à sa court, comme en festins, balz, dances, combats, couremens de bagues dont elle en