Léon X
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a faict trois fort superbes en sa vie : l’un qui fut faict à Fontainebleau au mardy gras après les premiers troubles, où il y eut et tournois et rompement de lances, combats à la barrière, bsef toutes sortes de jeux d’armes, avec une commédie sur le subject de la belle Genièvre de l’Arioste, qu’elle fit représenter par madame d’Angoulesme et par ses plus honnestes et belles princesses, et dames et filles de sa court, qui certes la représentarent très-bien, et tellement qu’on n’en vist jamais une plus belle; puis à Bayonne, à l’entreveue de la reyne sa bonne fille, où la magnificence fut telle en toutes choses que les Espagnol, qui sont fort desdaigneux de toutes autres, fors des leurs, jurarent n’avoir rien veu de plus beau, et que le 1 roy n’y sçauroit pas approcher; et s’en retournarent ainsi édifiiez.
Je sçay que plusieurs en France blasmarent ceste despence par trop superflue; mais la reyne disoit qu’elle le faisoit pour monstrer à l’estranger que la France n’estoit si totalement ruinée et pauvre, à cause des guerres passées, comme il l’estimoit; et que, puisque pour tels esbatz on sçavoit despendre, que pour les conséquences et importances on leur sçauroit encore mieux faire; et que d’autant plus la France en seroit mieux estimée et redoublée, tant pour en voir ses biens et richesses, que pour voir tant de gentilshommes si braves et si adroicts aux armes, ainsy que certes il s’y en trouva là beaucoup, et qu’il fil très-bon veoir, et dignes d’estre admirez.
Davantage il estoit bien raison que pour la plus
i . Le, leur.
grande revne de la chrestienté, la plus belle, la plus honneste et la meilleure, on fist quelque solemnelle feste par dessus les autres ; et vous asseure que si elle ne se ftist. faicte telle, l’estrangier se fust fort moequé de nous, et s’en fust retourné en opinion de nous tenir tous en France pour de grands gueux. Ce n’est donc pas sans une bonne et juste considération que cette sage et advisée revne fist ceste despensc, comme ell’ en fist aussi une fort belle à l’arrivée des Poulonnois à Paris ', qu’elle festina fort superbement en ses Tuilleries : et après souper, dans une grand’ salle faicte à poste et toute enfournée d’une infinité de flambeaux, elle leur représenta le plus beau ballet qui fut jamais faict au monde (je puis parler ainsy). lequel fust composé de seize dames et damoiselles des plus belles et des mieux apprises des siennes, qui comparurent dans un grand roch tout argenté, où elles estoient assises dans des niches en forme de nuées de tous costez. Ces seize dames représentoient les seize provinces de la France, avecques une musique la plus mélodieuse qu’on eust sceu voir; et après avoir faict dans ce roch le tour de la salle par parade comme dans un camp, et après s’estre bien faict voir ainsi, elles vindrent toutes à descendre de ce roch, et s’estant mises en forme d’un petit bataillon bizarrement invanté, les violons montans jusques à une trentaine, sonnans quasy un air de guerre fort plaisant, eUes vindrent marcher soubs l’air de ces violons, et par une belle cadance sans en sortir ja-
t . Les Polonais, envoyés |>our offrir au duc d’Anjou le trône de Pologne, firent leur entrée à Paris le t9 août J 573.
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mais, s’approcher et s’arrester un peu devant Leur Majestez, et puis après danser leur ballet si bizarrement in van té, et par tant de tours, contours et destours, d’entrelasseures' et meslanges, afirontements et arrests, qu’aucune dame jamais ne faillit de se trouver à son poinct ny à son rang : si bien que tout le monde s’esbabit que , parmi une telle confusion et un tel désordre, jamais ne faillirent leurs ordres, tant ces dames avoient le jugement solide et la retentive bonne, et s’estoient si bien apprises. Et dura ce ballet bizarre pour le moins une heure, lequel estant achevé, toutes ces dames, représentans lesdictes seize provinces que j’ay dict, vindrent à présenter au roy, à la reyne, au roy de Polongne, à Monsieur, son frère, et au roy et reyne de Navarre, et autres grands et de France et de Polongne, chacune à chacun une placque toute d’or, grande comme de la pauhne de la main, bien esmaillé et gentiment en œuvre, où estoient gravez les fruicts et les singularitez de chasque province, en quoy elle estoit plus fertille, comme : la Provence des citrons et oranges, en la Champaigne des bledz, en la Bourgongne des vins, en la Guyenne des gens de guerre (grand honneur certes eeluy-là pour la Guyenne), et ainsy consécutivement de toutes autres provinces.
A Bayonne, tels quasv semblables présens se firent en un combat qui s’v fisl, que je représenterois bien, et tous lesdicts présens et les dames qui les receurent (mais cela est long) ; mais les hommes les donnoient aux dames et icy les dames aux hommes. Et
i Jinlrelasseures, entrelacements.
notiez que toutes ces inventions ne venoient d’autre boutique ny d'autre esprit que de la reyne; car elle y estoit maistresse et fort inventive en toutes choses. Elle avoit cela que, quelques magnificences qui se fissent à la court, la sienne passoit toutes les autres. Aussi disoit-on qu’il n’y avoit que la reyne-mère pour faire quelque chose de beau. Et si telles despenses coustoient, aussi donnoient-elles du plaisir; disant en cela souvent qu’elle vouloit imiter les empereurs romains qui s’estudioient d’exhiber des jeux au peuple et luy donner plaisir et l’amuser autant en cela sans luy donner loisir à mal faire.
D’ailleurs, et outre ce qu’elle se délectoit à donner plaisir à ce peuple, elle leur donnoit bien à gaigner; car elle aymoit fort toutes sortes d’artizans et les payoit bien, et les occupoit souvent chacun en son art, et ne les faisoit point chaumer, et surtout les massons et architectes ainsi qu’il parest en ses belles maisons des Thuilleries, imparfaicles pourtant, de Sainct-Mor, Monceau et Chenonceaux. Et aimoit aussi fort les gens sçavans et si lisoit volontiers, ou se faisoit lire leurs œuvres qu’ilz luy présenloient, ou qu’elle avoit sceu qu’ils avoient escript, et les faisoit achepter, jusques à lire les belles invectives qui se faisoient contre elle, dont elle se mocquoit et s’en rioit sans s’en altérer autrement, les appelant des bavards et des donneurs de billevesées; ainsy usoit elle de ce mot, et elle vouloit tout sçavoir.
Au voyage de Lorraine des seconds troubles, les huguenots avoient avec eux une fort belle et grande coullevrine et la nommoient la reyne mère. Ils furent
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contraincts l’enterrer à Villenozze ', ne la pouvant traisner à cause de leurs grandes traictes , mauvais atelage et pesanteur, qui jamais pourtant ne peut estre descouverte ny trouvée. La reyne sçachant qu'on luy avoit ainsi donné son nom, elle voulut sçavoir pourquoy. Il y eust quelqu’un, après en avoir esté fort pressé d’elle de le dire, il respondit : « C’est, « madame, parce qu’elle avoit le calibre plus grand « et plus gros que les autres. » Elle n’en fist que rire la première.
Elle n’espargnoit point sa peine à lire quelque chose qu’elle eust en fantaisie. Je la vis une fois, estant embarquée à Blaye pour aller disner à Bourg, tout du long du chemin lire en parchemin, comme lin rapporteur ou advoeat , tout un procès verbal que l’on avoit faict de Dardois, basque, secrétaire favory de feu M. le connestable, sur quelques menées et intelligences dont il avoit esté accusé et constitué prisonnier à Bayonne. Elle n’en osta jamais la veue qu’il ne fusl achevé de lire, et si avoit plus de dix pages de parchemin. Quand elle n’estoit point empeschée, elle-mesme lisoit toutes les lettres de conséquence qu’on luy escrivoit, et le plus souvent de sa main en faisoit les despeschcs, cela s'appelle aux plus grandes et ses privées personnes. Je la vis une fois, pour une après-disnée, escrire de sa main vingt paires de lettres et longues.
Elle disoit et parloit fort bien françois, encor
1. 11 y a deux Villenoxe, tous eux en Champagne : Villenoxela-Grande dans l’Aube et Villenoxe -la -Petite dans Seine-ct- Marne.
qu’elle fust italienne. A ceux de sa nation pourtant ne parloit que bien souvent françois, tant elle honnoroit la France et sa langue, et faisoit fort paroistre son beau dire aux grands, aux estrangiers et aux ambassadeurs qui la venoieut trouver tousjours après le roy. Elle leur respondoit fort pertinemment, avec une fort belle grâce et majesté, comme je l’av veue aussi parler aux courts de parlement, fût en public, fût en privé; et qui bien souvent les meuoit beau, quand ils s’estravaguoient ou faisoient trop des retenus, et ne vouloient condescendre aux édicts l'aie ts en son conseil privé ou ordonnances du roy et les siennes. Asseurez-vous qu’elle parloit bien en reyne et se faisoit bien redouter en reyne. Je la vis une fois à Bourdeaux, lorsqu’elle mena la reyne de Navarre sa fille au roy son mar v (elle m’a voit commandé dès la court d’aller avec elle) bien parler à ces messieurs, qui ne vouloient abolir quelque certaine confrairie par eux invantée et observée, ce qu’elle vouloit nommément casser, prévoyant qu’elle apporterait quelque queue à la lin qui ne vaudrait rien et préjudicierait à l'Estat’. Ils la vindrent trouver à l’évesché dans le jardin où elle estoit se pourmenant, un dimanche matin. Il y en eust un qui porta la parolle pour tous, pour lui donner à entendre le fruict de ceste confrairie et l’utilité qu’elle apportoit pour le public. Elle, sans estre préparée, respondit si bien par de si belles parolles et apparentes raisons et propres pour la randre mal fondée et
t. Il a déjà été question de l'abolition de cette confrérie, t. III, p. 382-383.
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odieuse, qu’il n’y eut là pas un qui n’admirast l’es prit de ceste reyne et ne demeurasl estonné et confus; d’autant, que pour la dernière parolle, elle dict : « Non; je veux, et le roy mon filz, qu’elle soit ex- « terminée, et qu’il n’en soit jamais plus parlé, « pour des raisons secrettes que je ne vous veux « dire, outre celles que je vous ay dict; autrement « je vous ferai ressentir que c'est que de désobéir au « roy et à moy. » Par ainsy chacun calla, et plus jamais n’en fust parlé.
Elle faisoit de ses tours bien souvent à l’endroict des princes et des plus grands, quand ils avoient failly grandement, et qu’elle prenoit sa eollère, et qu’elle faisoit de l’altière; n’estant rien au monde si superbe et brave qu’elle, quand il falloit, n’espargnant nullement les véritez à un chacun.
J’ay veu feu M. de Savoye', qui avoit accoustumé l’empereur, le roy d’Espaigne, et veu tant de grands, la craindre et la respecter plus que si ce fust esté sa mère, et M. de Lorraine de mesmes, bref tous les grands de la chrestienlé. J’en alléguerais plusieurs exemples; mais à une autre fois, et à leur tour, je les dira y : pour ce coup, me suffira de ce que j’en ay dict.
Entre toutes ses perfections, elle estoit bonne cbrestienne et fort dévote, faisant souvent ses pasques, et-ne Caillant jamais touts les jours au service divin, à ses messes et ses vespres, qu’elle rendoit fort agréables autant que dévotes, par les bons chantres de sa chappelle, qu elle avoit été curieuse de