‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 206 sur 251 · Emmanuel-Philibert · texte numérisé non relu

Emmanuel-Philibert

recouvrer des plus exquis : aussi naturellement elle aymoit la mpsique, et en donnoit souvent plaisir à sa court dans sa chambre, qui n’estoit nullement fermée aux honnestes dames et honnestes gens, voire à tous et à toutes, ne la voulant resserrer à la mode d’Espagne, ny d’Italie son pays, ny mesmes comme nos autres reynes Elizabeth d’Austriche et Loyse de Lorraine ont faict; mais disoit que, tout ainsy que le roy François son beau-père, qu’elle honnoroit fort, la luy avoit dressée et faicte libre, qu’elle la vouloit ainsy entretenir à la vraye françoise, sans en rien innover ni réformer, et qu’ ainsi aussi le roy son mary l’avoit voulu : aussi sa chambre estoit tout le plaisir de la court.

Elle avoit ordinairement de fort belles et honnestes filles, avec lesquelles tous les jours en son antichambre on conversoit, on discouroit et divisoit 1 , tant sagement et tant modestement que l’on n’eust osé faire autrement; car le gentilhomme qu’y failloit en estoit banny et menacé, et en crainte d'avoir pis, jusques à ce qu’elle luy pardonnoit et faisoit grâce, ainsi qu’elle y estoit propre et toute bonne de soy.

Pour fin, sa compagnie et sa court estoit un vray paradis du monde et escolle de toute hônnesteté, de vertu, l’ornement de la France, ainsi que le sçavoient bien dire les estrangiers quand ils y venoient ; car ils y estoient très-bien receus, et commandement exprès à ses dames et filles de se parer, lors de leur venue, qu’elles paroissoient déesses, et les entretenir sans s’amuser ailleurs; autrement elles estoient

I, Divisoit , devisait.

DES DAMES

bien tancées d’elle , et en avoienl bien la réprimande.

Bref, sa court a esté telle, que, quant elle a esté morte, on a dict par la voix de tous que la court n’estoit plus la court, et que jamais plus il n’v auroil en France une reyne mère. Mais quelle court estoit-ce? telle que je crois que jamais emperière de Rome de jadis n’en a tenu, pour dames, une pareille d’ordinaire, ny nos roys de France. Bien est-il vray que ce grand empereur Charlemagne et roy de Fiance, de son vivant prist grand plaisir faire et dresser des courts grandes et planières, tant des pairs, ducs, contes, paladins, barons et chevaliers de France, que de dames leurs femmes et damoiselles leurs filles, et plusieurs autres de toutes contrées, pour tenir compagnie et court, ainsyque disent les vieux romans de ce temps, à l’impératrice et reyne, pour voir les belles jouxtes, tournois, magnificences qui s’y faisoient très-superbes par une grande trouppe de chevaliers errans venans de toutes parts. Mais quoy ! ces belles et grandes assemblées et compagnées ne se faisoient ny se voyoient que trois ou quatre fois de l’an, et puis au partir de la Teste se despartoient et se retiroient en leurs terres et maisons, jusques à une autre fois, encores qu’aucuns disent que ce Charlemagne fut, sur sa vieillesse, fort adonné aux femmes, mesmes que ses filles furent bonnes compagnes, et que Louys le Débonnaire, à l’advènement de la couronne, fut contrainct de bannir ses sœurs en certains lieux pour avoir esté trop escandalisées de l’amour avec les hommes, et si chassa une infinité de dames qui estoient de la

CATHERINE DE MÉDIC1S. 379

joyeuse bande. Ces courts pourtant dudict Charlemagne n’estoierit de durée, je dis du temps de ses beaux ans; car il s’amusoit lors aux guerres, selon noz vieux romans ; et sur ses jours , sa court estoit ainsy par trop desbordée, comme j’ay dict; mais la court de nostre roy Henry II” et de nostre reyne estoit ordinaire ', fust en guerre, fust en paix, fust ou pour résider ou demeurer en un lieu pour quelques mois, fust qu’elle se remuast en autres maisons de plaisance et chasteaux de noz rovs, qui n’en ont jjoint de faute, et en ont plus que roys du monde. Ceste belle et grande' compagnie tousjours, au moins la majeure part, marchoit et alloit avec sa reyne; si que d’ordinaire pour le moiugs sa court estoit plaine de plus trois cens dames ou damoiselles.

Aussi les maresehaux des logis et fourriers du roy affirmoient qu’elles tenoient tousjours la moitié des logis, ainsy que j’ay veu l’espace de trente-trois ans que j’ay pratiqué tousjours la court sans guère l’abandonner, fors aux voyages de nos guerres et autres estrangiers : mais, estant de retour, j’y estois d’ordinaire; car le séjour m’en estoit fort agréable, comme n’en aiant jamais veu ailleurs plus beau; et pense que par le monde, depuis qu'il est faict, on n’en a jamais veu de pareil : et d’autant que le beau nom de ces belles dames qui assistoient à nostre reyne à décorer sa court ne se doibt taire, j’en mettray icy aucunes, selon qu’il m’en souviendra, que j’ay veu sur la lin du mariage de la reyne, car paravant j’estois trop jeune, et durant sa viduité.

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