‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 225 sur 251 · JADIS REYNE DE NOSTRE FRANCE · texte numérisé non relu

JADIS REYNE DE NOSTRE FRANCE

Ceux qui voudront jamais escrire de cesle illustre reyne d’Escosse en ont deux très-amples subjecls, l’un celuy de sa vie, et l’autre eeluy de sa mort; l’un et l’autre très-mal accompagnez de la bonne fortune, ainsy que j’en veux toucher quelques poincts en ce petit discours, par forme d’abrégé, et non en longue histoire; laquelle je laisse à descrire aux plus sçavans et mieux couchans par escript.

Cette reyne donc eust son père, le rov Jacques, fort homme de bien et de valeur, et fort bon françois; aussi avoit-il raison. Après qu’il fut veuf de

1. Marie Stuart, fille de Jacques V, roi d’Ecosse, et de Marie de Lorraine, fille de Claude de Guise, née à Linlithgow (Ecosse) le 5 décembre 1542, morte sur l'échafaud à Fotheringay le 18 février 1587. Envoyée en France (août 1548), elle y épousa, le 24 avril 1558, le dauphin François qui monta sur le trône l’année suivante. Devenue veuve (1560), elle retourna en Écosse (août 1561) et se remaria d’abord (1565) au fils du comte de Lcnnox, Darnley, puis (1567) à l’un des meurtriers de celui-ci, le comte de Bothwell. Réfugiée en Angleterre pour échapper à ses sujets révoltés (1568), et, retenue prisonnière, elle ne recouvra jamais la liberté. Elle fut condamnée à mort le 29 octobre 1586 comme coupable de conspiration contre Élisabeth. Des nombreux ouvrages publiés sur elle, nous, citerons son Histoire, par M. Mignet et le Recueil de ses Lettres , par le prince LabanoIF, 7 vol. in-8°. — Elle eut de Darnley un fils qui fut Jacques 1" d’Angleterre.

404 DES DAMES

madame Magdelaine, fille de France 1 , demanda au roy François quelque honneste et vertueuse princesse de son royaume pour se remarier, ne désirant rien tant que de continuer l’alliance de France.

Le roy François, ne sçachant mieux choisir pour contenter ce bon prince, luy donna la fille de M. de Guise, Claude de Lorraine, vefve pour lors de feu M. de Longueville, laquelle fust trouvée de ce roy si belle, sage et vertueuse et honneste, qu’il fust fort aise, et s’estima très-heureux de la prendre; et s’en trouva tel après qu’il l’eust prise et espousée, et tout le royaume d’Escosse, qu’elle gouverna fort sagement lorsqu’elle fust vefve, qui le fut en peu d’années après son mariage, n'y ayant demeuré guières avecques luy, non sans luy avoir produict une belle lignée, qui fut cette belle, et des plus belles pour lors princesses du monde, nostre reyne, de laquelle nous parlons. Icelle, n’estant quasy, par manière de dire, que née et estant aux mammelles tettant, les Anglois vindrent assaillir l’Escosse, et fallut que sa mère l’allast cachant, pour crainte de ceste furie, de terre en terre d’Escosse ; et, sans le bon secours que le roy Henry y envoya, à grand peine eust-elle esté sauvée; et ce nonobstant la fallust mettre sur les vaisseaux et l’exposer aux vagues, orages et aux vents de la mer, à la passer en France pour sa plus grande seureté : où certes ceste malle fortune n’ayant peu passer la mer avec elle, ou ne l’osant pour ce coup l’attacquer en France, la laissa si bien que la bonne la prisl par la main. Et, ainsy que son bel aage

t . Fille de François I".

LA REYNE D’ESCOSSE. 403

croissoit, ainsy vist-on en elle sa grande beauté, ses grandes vertus, eroistre de telle sorte que, venant sur les quinze ans, sa beauté commança à faire parestre sa lumière en beau plain midy et à en effacer le soleil lorsqu’il luysoit le plus fort, tant la beauté de son corps estoit belle. Et pour celle de l’âme, elle estoit toute pareille; car elle s’estoit faicle fort sçavante en latin Estant en l’aage de treize à quatorze ans, elle déclama devant le roy Henry, la reyne, et toute la court, publiquement en la salle du Louvre, une oraison en latin qu’elle avoit faicte, soubtenant et deft'endant, contre l’opinion commune, qu’il estoit bien séant aux femmes de sçavoir les lettres et arts libéraux. Songez quelle rare chose c’estoit et admirable de voir cette belle et sçavante reyne ainsy orer 1 2 3 en latin, qu’elle entendoit et parloit fort bien; car je l’ay veue là : et fut si curieuse de faire faire à Anthoine Fochin ’, de Chauny en Vermandois, et l’addresse à ladicte reyne, une Réthorique en françois que nous avons encor en lumière, affin qu’elle l’entendist mieux et se fist plus éloquente en françois, comme elle a esté, et mieux que si dans la France mesmes eût pris sa naissance. Aussi la faisoit-il bon voir parler, fust

1. U existe à la Bibliothèque nationale un petit volume in— 1 2 contenant le recueil autographe d’un certain nombre de thèmes latins de Marie Stuart. Ce manuscrit que j’ai fait le premier connaître (voyez l’ Alhenxum français , 1833, p. 755) a été publié en entier, pour le Warton Club, par M. de Montaiglon, sous le titre de Latin Thèmes of Mary Stuart , Londres, 1833, in-8°.

2 . Orer, parler, haranguer. Nous avons encore le composé pérorer.

3. Antoine Fouquclin, auteur d’une Rhétorique française , dédiée à Marie Stuart, 1537, in-8°.

DES DAMES

aux plus grands ou fust aux plus petits. Et tant qu’elle a esté en France, elle se réservoit tousjours deux heures du jour pour estudier et lire : aussi il n’y avoit guières de sciences humaines qu’elle n’en discourût bien. Surtout elle aimoit la poésie et les poêles, mais sur tous M. de Ronsard 1 2 3 4 , M. du Relay*, et M. de Maisonlleur’, qui ont t'aict de belles poésies et élégies pour elle, et mesmes sur son partement de la France, que j’ay veu souvent lire à elle-mesmes en France et en Escosse, les larmes à i’œil et les souspirs au cœur.

Elle se mesloit d’estre poète, et composoit des vers, dont j’en ay veu aucuns de beaux et trèsbien faicts, et nullement ressemblans à ceux qu’on luy a mis à sus avoir faict sur l’amour du comte Baudouel * : ils sont trop grossiers et mal polis pour estrc sortis de sa belle boutique. M. de Ronsard estait bien de mon opinion en cela, ainsy que nous en discourions un jour, et que nous les lisions. Elle en composoit bien de plus beaux et de plus gentils, et promptement, comme je l’ay veue souvent qu’elle se

1 . Voyez Le premier livre des Poèmes de P. de Ronsard , dédiez à très illustre et très vertueuse princesse Marie Stuart , reyne et Escosse , dans les Œuvres de Ronsard, 1623, t. II, p. 1171 et suiv.

2. Voyez, entre autres, dans l’édition donnée par M. Marty- Laveaux (1866-67, 2 vol. in-12), t. 1, p. 316; t. II, p. 454 et

3. Je ne connais de Maisonflcur que treize cantiques dans un recueil intitulé ; Les Cantiques du sieur de Valagre et les Cantiques du sieur de Maizon fleur, Paris, 1587, in-12; et en outre dans le ms 1663 du fonds français (f 01 89 et 122) trois pièces de vers. 11 n'y est point question de Marie Stuart.

Page 1