‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 226 sur 251 · ta comte de Bothwell · texte numérisé non relu

ta comte de Bothwell

LA REYNE D’ESCOSSE

retiroit en son cabinet , et sortoit aussitost pour nous en monstrer à aucuns honnestes gens que nous estions là. De plus, elle escrivoit fort bien en prose, et surtout en lettres, quej’ay veues très-belles et trèséloquentes et hautes. Toutesfois, quand elle devisoit avec aucuns, elle usoit de fort doux, mignard et fort agréable parler, et avec une bonne majesté, meslée avec une fort discrette et modeste privauté, et surtout avec une fort belle grâce ; mesmes que sa langue naturelle ', qui de soy est fort rurale, barbare, mal sonnante et scéante, elle la parloit de si belle grâce, et la façonnoit de telle sorte, qu’elle la faisoit trouver très-belle et très-agréable en elle, mais non en autres.

Voyez quelle vertu avoit une telle beauté et telle grâce, de faire tourner ung barbarisme* grossier en une douce civilité et gratieuse mondanité! Et ne s’en faut esbahir de cela, qu’estant habillée à la sauvage (comme je l’ay veue) et à la barbaresque mode des sauvages de son pays, elle paroissoit, en un corps mortel et habit barbare et grossier, une vraye déesse. Ceux qui l’ont veue ainsi habillée le pourront ainsy confesser en toute vérité; et ceux qui ne l’ont veue en pourront avoir veu son pourtraict, estant ainsy habillée. Si quej’ay veu dire à la reyne mère et au roy, qu’elle se monstroit encor en celuv-là plus belle, plus agréable et plus désirable qu’en tous les autres. Que pouvoit-elle donc parestre se représentant en ses belles et riches parures, fût à la françoise ou espaignolle, ou avec le bonnet à l’italienne, ou en ses au-

t. L’ccossais. — 2. Barbarisme , barbarie.

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très habits de son grand deuil blanc, avec lequel il la faisoit très-beau voir? car la blancheur de son visage contendoit avec la blancheur de son voile à qui remporterait; mais enfin l’artifice de son voile le perdoit, et la neige de son blanc visage effaçoit l’autre : aussi se fit-il à la court une chanson d’elle portant le deuil, qui estoit telle :

L’on voit soubs blanc atour,

En grand deuil et tristesse,

Se pourmener mainct tour De beauté la déesse,

Tenant le traict en main De son fils inhumain ;

Et Amour sans fronteau ',

Volleter autour d’elle,

Desguisant son bandeau En un funèbre voile.

Où sont ces mots écrits :

Mourir ou estre pris.

Voylà comment ceste princesse paroissoit belle en toutes façons d’habits, fussent barbares, fussent mondains, fussent austères. Elle avoit encor ceste perfection pour faire mieux embrazer le monde, la voix très-douce et très-bonne; car elle chantoit trèsbien, accordant sa voix avec le luth, qu’elle touchoit bien joliment de ceste belle main blanche et de ces beaux doiglz si bien façonnez, qui ne dévoient rien à ceux de l’Aurore. Que reste-il d’avantage pour dire ses beautez? sinon ce qu’on disoit d’elle : que le soleil de son Escosse estoit fort dissemblable à elle;

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