‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 227 sur 251 · Fronteau, bandeau · texte numérisé non relu

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LA REYNE ffESCOSSE.

car, quelquefois, de l’an il ne luyt pas cinq heures en son pays; et elle luysoit tousjours si bien, que de ses clairs rayons elle en faisoit part à sa terre et à son peuple, qui avoil plus besoing de lumière que tout autre, pour, de son inclination ', estre fort esloigné du grand soleil du ciel. Ah ! royaume d’Escosse, je croys que maintenant vos jours sont encores bien plus courts qu’ils n’estoient, et vos nuicts plus longues, puisque vous avez perdu cette princesse qui vous illuminoit. Mais vous en avez esté ingratz, ne l’ayant sceu recognoistre du debvoir de fidélité comme vous deviez, et comme nous en parlerons ailleurs.

Or ceste dame et princesse pleust tant à la France, qu’elle* pria le roy Henry d’en prendre l’alliance, et la donner à M. le Dauphin, son fils bien aymé, qui, de son costé, en estoit esperduement espris. I^es nopces donc en furent solemnellement célébrées dans la grand’ esglise et le Palais de Paris , où l’on vist cette reyne parestre cent fois plus belle qu’une déesse du ciel, fût au matin à aller aux espousailles en brave majesté, fust après-disner à se pourmener au bal, et fust sur le soir à s’acheminer d’un pas modeste et façon desdaigneuse, pour offrir et parfaire son veu au dieu Hyménée : si bien que la voix d’un chascun s’alloit espandant et résonnant par la court et parmy la grand’ cité, que bien heureux estoit cent et cent fois le prince qui s’alloit joindre avec cette princesse; que si le royaume d’Escosse estoit quelque chose de prix, la reyne le valloit davantage ;

t. Inclination , inclinaison. — 2. Quelle, que la France.

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car, encores qu’elle n’eust ny sceptre ny couronne, sa seulle personne et sa divine beauté valloient un royaume ; mais puisqu’elle estoit reyne , elle apportoit à la France et à son marv double fortune.

Voylà ce que le monde alloit disant d’elle ; et par ainsi elle fut appellée la reyne dauphine, et le roy son mary roy dauphin, vivant tous deux en une trèsgrande amour et plaisante concorde.

Puis , venant ce grand roy Henry à mourir, vindrent à estre roy et reyne de France, roy et reyne de deux grands royaumes, heureux et très-heureux tous deux, si le roy son mary ne fust esté emporté par la mort, ny elle par conséquent restée vefve au beau avril de ses plus beaux ans, et n’aiant jouy ensemble de leur amour, plaisirs et félicitez, que quelques quatre années.

Vovlà une félicité de peu de durée, et- à qui la malle fortune pour ce coup devoit pardonner; mais, la malfaisante qu’elle est voulut ainsy traicter misérablement cette princesse, qui, de sa perte et de son deuil elle-mesme fist ceste chanson :

En mon triste et doux chant,

D’un ton fort lamentable,

Je jette un deuil trenchant,

De perte incomparable,

Et en souspirs cuysans Passe mes meilleurs ans.

Fut-il un tel malheur De dure destinée,

Ny si triste douleur De dame fortunée,

LA REYNE DESCOSSE.

Qui mon cœur et mon œil Vois en bière et cercueil?

Qui, en mon doux printemps Et fleur de ma jeunesse,

Toutes les peines sens D’unfe extrême tristesse,

Et en rien n’ay plaisir,

Qu’en regret et désir?

Ce qui m’cstoit plaisant Ores m’est peine dure ;

Le jour le plus luisant M’est nuit noire et obscure,

Et n’est rien si exquis,

Qui de moy soit requis.

T ay au cœur et à l’œil Un portrâict et image Qui figure mon deuil En mon pasle visage,

De viollettes taint,

Qui est l’amoureux tainct.

Pour mon mal estranger *

Je ne m'arreste en place;

Mais j’ay eu beau changer,

Si ma douleur n’efface ;

Car mon pis et mon mieux Sont les plus déserts lieux.

Si en quelque séjour,

Soit en bois ou en prée,

Soit sur l’aube du jour.

Ou soit sur la vesprée,

Exiranger, éloigner.

DES DAMES

Sans cesse mon cœur sent Le regret d’un absent.

Si parfois vers ces lieux Viens à dresser ma veue,

Le doux traict de ses yeux Je vois en une nue;

Soudain je voy en l’eau,

Comme dans un tombeau.

Si je suis en repos,

Sommeillant sur ma couche,

J’oy qu’il me tient propos,

Je le sens qu’il me touche :

En labeur, en recoy 1 ,

Tousjours est près de moy.

Je ne vois autre objet,

Pour beau qui se présente,

A qui que soit subject,

Oncques mon cœur consente,

Exempt de perfection,

A ceste affection.

Metz, chanson, icy fin A si triste complainte,

Dont sera le refrain :

Amour vraye et non faincte Pour la séparation,

N’aura diminution'.

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