‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 231 sur 251 · Meuillon. Voyez tome IV, p · texte numérisé non relu

Meuillon. Voyez tome IV, p

DES DAMES

nestable, et force noblesse que nous estions avec elle dans la gallère de M. de Meuillon, pour estre la meilleure et la plus belle'.

Ainsi donc qu’elle commançoit à vouloir sortir du port, et que les rames commançoient à se vouloir mouiller, elle y vist entrer en plaine mer, et tout à coup à sa veue, s’enfoncer un navire devant elle et se périr, et la pluspart des mariniers se noyer, pour n’avoir pas bien pris le courant et le fond; ce qu’elle voyant, s’escria incontinent : « Ah ! mon Dieu ! quelle * augure de voyage est cecy !» Et la gallère estant sortie du port, et s’estant eslevé un petit vent frais, on commança à faire voile, et la chiorme se reposer. Elle, sans songer à autre action, s’appuve les deux bras sur la pouppe de la gallère du costé du timon, et se mist à fondre en grosses larmes, jettant tousjours ses beaux yeux sur le port et le lieu d’où elle estoit partie, prononceant tousjours ces tristes parolles : « Adieu France I Adieu France! » les répétant à cliasque coup; et luy dura cet exercice dolent près de cinq heures, jusques qu’il commença à faire nuict, et qu’on lui demanda si elle ne se vouloit point osier de là et souper un peu. Alors, redoublant ses pleurs plus que jamais, dict ces mots : « C’est « bien à ceste heure, ma chère France, que je vous a perds du tout de veue, puisque la nuict obscure « est jalouse de mon contentement de vous voir tant « que j’eusse peu, et m’apporte un voile noir devant « mes yeux pour me priver d’un tel bien. Adieu

1. Marie Stuart partit de Calais le 16 août 1661 et arriva en Ecosse le 19.

LA REYNE D'ESCOSSE

a donc, ma chère France, je ne vous verrav jamais « plus! » Ainsi se retira, disant qu’elle avoit faict tout le contraire de Didon, qui ne fit que regarder la mer quand Ænéas se despartit d’avec elle, et elle regardoit tousjours la terre. Elle voulut se coucher sans n’avoir mangé qu’une sallade et ne voulut descendre en has dans la chambre de pouppe; mais on luy fit dresser la traverse de la gallère en hault de la pouppe, et luy dressa-on là son lict : et reposa peu, n’oubliant nullement ses souspirs et larmes. Elle commanda au timonnier, sitost qu’il seroit jour, s’il voyoit et descouvroit encor le terrain de la France, qu’il l’esveillast et ne craignist de'l’appeller. A quov la fortune la favorisa; car le vent s’estant cessé, et aiant eu recours aux rames, on ne fist guières de chemin ceste nuict : si bien que, le jour paressant, parut encor le terrain de France; et, n’ayant failly le timonnier au commandement qu’elle luy avoit faict, elle se leva sur son lict, et se mit à contempler la France encor, et tant qu’elle peut. Mais la gallère s’esloignant, elle esloigna son contentement, et ne vist plus son beau terrain. Adonc redoubla encor ces mots : « Adieu la France! Cela est faict. Adieu « la France! je pense ne vous voir jamais plus! »

Si désira-elle cette fois qu’une armée d’Angleterre parût, de laquelle nous estions fort menacez, afin qu’elle eust stibjeet et fût contrainte de relascher en arrière, et se sauver au port d’où elle estoit partie; mais Dieu en cela ne la voulut favoriser à ses souhaits, car, sans aucun empeschement, nous arrivasmes au Petit-Lict; dont sur le navigage je feray ce petit incident : que le premier soir que nous feusmes

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embarquez, le seigneur de Chastellard’, qui despuis fust exécuté en Escosse par son outre-cuydance, et non pour crime, comme je diray (qui estoit gentil cavallier et homme de bonne espée et bonnes lettres), ainsi qu’il vist qu’on allumoit le fanal, il dict ce gentil mot : « Il ne seroit poinct besoing de ce « fanal ny de ce flambeau, pour nous esclairer en « mer, car les beaux yeux de ceste reyne sont assez « esclairans et bastans pour esclairer de leurs beaux « feux toute la mer, voire l’embraser pour un be- « soing. »

Faut noter qu’un jour avant, qui fut un dimanche matin , que nous arrivasmes en Escosse , il s’esleva un si grand brouillard, que nous ne pouvions pas voir despuis la poupe jusques à l’arbre de la gallère, en quoy les pilottes et comités ’ furent fort estonnez ; si bien que par nécessité, il fallut mouiller l’ancre en plaine mer, et jetter la sonde pour sçavoir où nous estions. Ce brouillard dura tout le long d'un jour, toute la nuict, jusques au lendemain matin à huict heures, que nous nous trouvasmes environnez d’un’ infinité d’escucilz; si bien que, si nous fussions allez en avant ou à costé, nous eussions donné à travers et nous fussions tous péris. De quoy la reyne disoit que, pour son particulier, ne s’en fust guières souciée, ne souhaittant rien tant que la mort; mais elle ne l’eust pas souhailtée ny voulu, pour le général, pour tout le royaume d’Escosse. Ayant donc re-

1. Pierre de Boscoscl de Chastelard, Dauphinois, né vers 1540, décapité à Edimbourg en 1563. Voyez p. 451-453.

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