‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 239 sur 251 · Son médecin. — 2. Martyre , p · texte numérisé non relu

Son médecin. — 2. Martyre , p

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leur faire cognoislre quejusquesà la dernière heure, elle n’avoit perdu la mémoire d’eux, et le contentement qu’elle recevoit de se voir délivrée de tant de maux, desquels il y avoit vingt et ung an qu’elle estoit accablée] et leur envoia à tous des présens qui estoient de la valeur et pris que le pou voit consentir une pauvre revne captive et mal fortunée.

Après envoya quérir sa maison, despuis le plus grand jusques au plus petit, et fit ouvrir ses coffres, et regarda combien elle pouvoit avoir d’argent; leur despartit à chacun selon son moyen et le service qu’elle avoit tiré d’eux; et à ses femmes leur partagea ce qui luy pouvoit encor rester de bagues, de carquans, de lv testes 1 et aeoustremens ; leur disant à tous que c’estoit avec beaucoup de regret qu’elle n’avoit davantage pour leur donner et les récompenser, mais qu’elle s’asseuroil que son fils satisferoit à sa nécessité : et pria son maistre d’hostel de le faire entendre à sondict fils, à qui elle renvoyoit sa bénédiction, le priant de ne venger point sa mort, laissant le tout à Dieu à en ordonner selon ses divines volontez ; et leur dict adieu à tous sans larmoyer aucunement; mais au contraire les consolloit, et leur disoit qu’il ne falloit pas qu’ils pleurassent sur le poinct de la voir bienheureuse en contr’eschange de tant de malheurs qu’elle ayoit eu; puis les fit tous sortir de la chambre, réservé ses femmes.

Or il estoit desjà nuict ; et se retira en son oratoire, où elle pria Dieu plus de deux heures, les genoux tous nuds contre terre, car ses femmes s’en ap-

t . Lyteste , ruban de tête.

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perçeurent; puis elle s’en revint en sa chambre, et leur diet : « Je croy qu’il vault beaucoup mieux, « mes amies, que je mange quelque chose, et que « je me couche après, afin que demain je ne face « chose indigne de moy, et que le cœur ne me faille. » Quelle générosité et quel courage ! Ce qu’elle fist ; et, prenant une rostie au vin seulement s’en alla coucher, et dormit fort peu, et employa la plus grand’ partie de la nuict en prières et oraisons.

Elle se leva deux heures devant jour, et s’habilla le plus proprement qu’elle peut, et mieux que de coustume, et print une robbe de vellours noir, qui estoit tout ce qu’elle s’estoit réservé de ses accoustremens, disant à ses femmes : « Mes amies, je vous eusse a laissé plustost cesle accoustrement que celuy d’hier, « sinon qu’il faut que j’aille à la mort unpeuhonno- « rablement, et que j’aye quelque chose plus que le « commun. Vovlà un mouchouer que j’ay réservé « aussi, qui sera pour me bander les yeux quand je « viendray là, que je vous donne, ma mie (parlant à « une de ses femmes), car je veux recevoir ce der- « nier office de vous. »

Après, elle se retira en son oratoire, leur aiant dict de rechef à Dieu en les baisant; et leur dict tout plain de parlicularitez pour dire au roy, à la reyne et à ses parens, non chose qui tendist à la vengeance, mais au contraire plustost ; et fist là ses pasques par le moyen d’une hostie consacrée que le bon pape Pie V e luy avoit envoyée pour s’en servir à sa nécessité, et qu’elle avoit tousjours fort curieusement et sainctement gardée et conservée.

Après avoir dict toutes ses oraisons, qui furent

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bien longues, car il estoit desjà grand matin, elle s’en vint dans sa chambre; elle s’assist auprès du feu, parlant toujours à ses femmes et les consolant, au lieu que les autres la debvoient consoler; leur disant que ce n’estoit rien que des fœlicitez de ce monde, et qu’elle en debvoit bien servir d’exemple aux plus grandes de la terre jusques aux plus petites; qu’elle, qui avoit esté reyne des royaumes de France et d’Eseosse, de l’un par nature, de l’autre par fortune, après avoir triumphé pesle-mesle dans les honneurs et grandeurs, la voilà réduicte entre les mains d’un bourreau, innocente toutesfois; ce qui la consoloit pourtant; mesmement le plus beau de leur prétexte estoit pris pour la faire mourir sur sa religion catholique, bonne, saincte, qu’elle n’abandonneroit jamais jusques au dernier souspir, puisqu’elle y avoit esté baptisée, et qu’elle ne vouloit autre gloire après sa mort, sinon qu’elles publiassent sa fermeté par toute la France, quand elles y seroient retournées, comme elle les en prioit; et qu’encores qu’elle sçavoit qu’elles auroient beaucoup de crève-cœur de la voir sur l’eschallàut pour jouer une telle tragédie, si vouloit-elle qu’elles fussent les tesmoings de sa mort, sçaehant bien qu elle n’en pourroit avoir de plus lidelles, pour en faire le rapport de ce qui en adviendrait.

Ainsy qu’elle achevoit ces parolles, l’on vint heurter fort rudement à la porte. Ses femmes, se doublant que c’estoit l'heure qu’on la venoit quérir, voulurent faire résistance d’ouvrir; mais elle leur dict : « Mes amies, cela ne sert de rien, ouvrez. »

Et entra premièrement un compagnon, avec un

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baston blanc en la main, lequel, autrement sans s’adresser à personne, dict en se pourmenant, par deux fois : « Me voicy venu, me voicy venu, * T .a reyne se doublant qu’il l’advertissoit de l’heure de l’exécution, prist en la main une petite croix d’hyvoire.

Puis après vindrent les commissaires susdicts, et estans entrez la reyne leur dict : « Et bienl mes- « sieurs, vous m’estes venue quérir. Je suis preste et « très-résolue de mourir ; et trouve que la reyne, ma « bonne sœur, faict beaucoup pour moy, et tous vous « autres particulièrement, qui en avez faict ceste re- « cherche. Allons donc. » Eux, voyans ceste constance accompagnée d’une si grande douceur et extrême beaute, s’en estonnarent fort; car jamais on ne la vist plus belle, aianl une couleur aux joues qui l’embellissoit.

Ainsy Boccace escript de Sophonisba’, laquelle estant en son adversité après la prise de son mary et de sa ville, et parlant à Massinissa : « Vous eussiez « dict, raconte-il, que son propre malheur la rendoit « plus belle; et luy favorisoit la douceur de son vi- « sage, pour la rendre plus désirable et agréable. »

Ces commissaires furent grandement esmeuz à quelque compassion. Toutesfois, ainsy qu’elle sortoit, ils ne voulurent pas permettre à ses femmes de la suivre, craignans que, pour leurs lamentations, souspirs et haults cris, l’acte de l’exécution en fut aucunement troublé ; mais elle leur dict •: « Et quoy ! a messieurs, me voulez-vous user tant de rigueurs

1 . Voyez Boccace, De Claris mulienbus , ch. lxviii : De Sophonisba regina Numidix.

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« que de ne permettre seulement ou consentir que « mes femmes m’accompagnent au suplice? Au moins « que j’obtienne ceste faveur de vous autres. » Ce qu’ils luy accordarent , en leur promettant qu’elle leur imposeroit silence quand ils les feroient venir lorsqu'il faudroit.

[Le lieu de l’exécution estoit dans la salle, au milieu de laquelle on avoit dressé un cscliaffaut large de douze piedz en quarré, et liault de deux, tapissé de meschanle revesche noire. ']

Elle entra donc dans ceste salle, avec pareille majesté et grâce comme si elle fût entrée dans une salle du bal, où on l’avoit veue d’autrefois si excellemment paroistre, sans jamais changer de contenance. Et ainsy qu’elle fut auprès de l’eschaflaut, elle appella son maistre d’boslel et luy dict : « Avdez-moy à « monter; c’est le dernier office que je recevrav de « vous; » et luy réitéra tout ce qu’elle luy avoit dict en sa chambre pour dire à son fils. Puis, estant sur l’escbaflaut, elle demanda son aumosnier, priant les officiers qui estoient là de permettre qu’il vinst; [ce qui luy fut refusé tout à plat, luy disant le comte de Kent, qu’il la plaignoit grandement de la voir ainsy adonnée aux superstitions du temps passé, et qu’il falloit porter la croix de Christ en son cœur et non en la main. A quoy elle fist response qu’il estoit mal aisé de porter tel et si beau object en la main, sans

1 . Martyre, p. 420. « La revesche, dit le Dictionnaire de Trévoux, est une étoffe de laine qui n’est point croisée, mais qui est une es|>ècc de frise ou de ratine frisée à poil long et qui est moins serrée. »

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que le cœur en fût touché de quelque esmotion et souvenance; que la chose la plus séante à toute personne chreslienne, c’estoit de porter la vraye marque de sa rédemption lorsque la mort la menaçoit. Et, voyant qu’elle ne pouvoit avoir son aumosnier, elle pria de faire venir ses femmes, ainsy qu’ils luy avoient promis; ce qu’ils feirent : l’une desquelles, à son entrée dans la salle, appercevant sa maistresse sur i’eschaffaut en tel équipage |)armi les bourreaux , ne se peut engarder de crier, gémir et perdre contenance; mais incontinent la reyne luy aiant faict signe du doigt contre la bouche, elle se se retint '.]

Sa Majesté alors commancea à faire des protestations que jamais elle n’avoit attenté ny à l’estât, ny à la vie de la reyne, sa bonne sœur; ouy bien d’avoir voulu rechercher sa liberté, comme tous captifs sont obligez; mais qu’elle voyoit bien que la cause de sa mort estoit la relligion, dont elle s’estimoit très-heureuse de terminer sa vie pour ce subject; et prioit la reyne sa bonne sœur d’avoir pitié de ses pauvres serviteurs qu’elle tenoit captifs, en considération de l’affliction dont ils avoient esté meus à rechercher la liberté de leur maistresse, puisqu’elle en devoit pâtir pour tous.

On luy emmena un ministre pour l’exorter; mais elle luy dict en anglois : « Ab ! mon amy, donne- « moy patience; » [luy déclarant qu’elle ne vouloit communiquer avec luy, ny avoir aucuns propos avec ceux de sa secte, et qu’elle estoit appreslée à

i. Martyre , p. 421.

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mourir sans son conseil, et que telles gens que luy ne luy pouvoient apporter aucune consolation ou contentement d’esprit. Ce néantmoins, voyant qu’il continuoit ses prières en son barragouin, elle ne laisse de dire les siennes en latin, eslevant sa voix par dessus celle du ministre 1 ]; et puis redit qu’elle s’extimoit [beaucoup heureuse de respandre la dernière goutte de son sang pour sa relligion, plus que de vivre si longuement, et qu’elle ne pouvoit attendre que nature parachevast le cours ordonné de sa vie, et qu’elle espéroit tant en celuy qui estoit représenté par la croix qu’elle tenoit en sa main, et devant les pieds duquel elle se prosternoit, que ceste mort temporelle, soufferte pour son nom, luy seroit le passage, le commancement et l’entrée de la vie éternelle avec les anges et les âmes bienheureuses, qui recevroient d’elle son sang, et la représenteroient devant Dieu en dévotion de toutes ses offenses, les priant de luy estre intercesseurs pour obtenir pardon de grâce.]

[Telles estoient ses prières, estant à genoux sur l’eschaffaut, lesquelles elle faisoit d’un cœur fort ardent, y adjoustant plusieurs autres pour le pape, les roys de France, d’Espaigne, et mesmes pour la reyne d’Angleterre, priant Dieu la vouloir illuminer* de son sainct esprit 5 ] ; pria aussi pour son fils, et pour l’isle de la Bretagne et d’Escosse, pour les vouloir convertir.

Cela faict, elle appella ses femmes pour luy aider

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