‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 241 sur 251 · Martyre , p · texte numérisé non relu

Martyre , p

2. Les mots où il y avoit du bois de la vraye croix ne se trouvent point dans la relation.

DES DAMES

mettant que la damoiselle luy payerait trais fois la valeur.]

[Ainsy s’estant toute aprestée, après avoir baisé les damoiselles, elle leur donna congé de se retirer avec sa bénédiction, leur faisant le signe de la croix sur elles. Et, voyant que l’une des deux ne se pouvoit contenir de plorer, elle luy imposa silence, di-, sant qu’elle s’estoit obligée de promesse qu’elles ne feraient aucun trouble par leurs pleurs et gémisse mens, leur commandant de se retirer doucement, de prier Dieu pour elle, et porter bon et lidelle lesmoignage de sa mort en la relligion ancienne, sainete et catholique.]

[L’une des deux luy aiant bandé les yeux avec son mouchouer, incontinent elle se jelta à genoux de grand courage, sans donner la moindre démonstration ou signe d’aucune crainte de la mort. Sa constance estoit telle, que toute l’assistance, mesmes ses ennemis, furent esmeus; et n’y eust pas quatre personnes qui se peurent garder de plorer, tant ils trouvarent ce spectacle estrange, se condamnans euxmesmes en leur conscience d’une telle injustice '.]

[Et parce que le bourreau, ou plustost ministre de Sathan * l’importunoit, luy voulant tuer l’âme avecques le corps, et la troubloit en ses prières, en haussant sa voix pour le surmonter, elle dict en latin le pseaume. In te, Domine, speraci : non confundar in œternum, lequel elle récita tout au long. Aiant

i . Martyre , p. 426-27.

2. Il y a seulement dans la relation : Et parce que le ministre de Sathan.

LA REYNE D’ESCOSSE

achevé, se mist la teste sur le billot ; et, comme elle répétait de rechef, In manus tuas, Domine, commendo spiritum mcum, le bourreau lui bailla un grand coup de hache, dont il luy enfoncea ses attiffets dans la teste, laquelle il n’emporta qu’au troisiesme coup, pour rendre le martyre plus grand et plus illustre, combien que ce n’est pas la peine mais la cause qui faicl le martyre.]

[Ce faict, il prend la teste en la main, et la monstrant aux assistans, dit : « Dieu sauve la reyne Eli- « sabeth ! Ainsy adviène aux ennemis de l’Evangille! » Et, en ce disant, la descoilfa, par manière de mespris, affin de monstrer ses cheveux desjà blancs 1 ,] qu’elle ne craignoit pourtant, estant en vie, de les monstrer, ny se les tordre et friser, comme quand elle les avoit si beaux, si blonds et cendre/.; car ce n’estoit pas la vieillesse qui les avoit ainsv rendus changez en l’aage de trente-cinq ans, et n’aiant pas quasi quarante ans’; mais c’estoient les ennuits, tristesses et maux qu’elle avoit endurez en son royaume et en sa prison.

[Cette malheureuse tragédie finie, ces pauvres dnmoiselles, curieuses de l’honneur de leur maistresse, s’addressarent à Paulet, son gardien, et le priarent que le bourreau ne touchast plus au corps de leur maistresse, et qu’il leur fût permis de la despouiller, après que le monde serait retiré, afin qu’aucune indignité ne fust faicte au corps, promettant de luy rendre la despouille et tout ce qu’il pourrait avoir et demander ; mais ce maudit les renvoia fort lour-

1 Martyre, p. 428. — 2. Elle avait quarante-quatre ans.

DES DAMES

dement, leur commandant de sortir hors de la salle.]

[Cependant le bourreau la deschaussa et la mania à sa discrétion '.] On doubte s’il luy en fist de mesme comme ce misérable muletier fist, dans les Cent Nouvelles de la reyne de Navarre à l’endroict de ccste pauvre femme qu’il tua. Il arrive des tentations auv hommes plus estranges que celles-là.

[Après qu’il heut faict ce qu’il vouloit, le corps fut porté en une chambre joignante celle de ses serviteurs, bien fermée, de peur qu’ils n’y entrassent pour luy faire aucun pie et bon office : ce qui leur augmenta et doubla leur ennui ; car ils la voyoient par un trou au travers, à demy couverte d’un morceau de drap de bure qu’on avoit arraché de la table du jeu de son billard ’.] Quelle mrequaniqueté*, voire animosité et indignité, de ne luy en avoir voulu achepler ung noir un peu plus digne d’elle!

[Ce pauvre corps y fut assez longtemps en ceste sorte, jusques à ce qu’il commança à se corrompre, qu’enfin, ils furent conlraincts de le saller et embaumer à la légière, pour espargner les frais; et puis le mirent en un coffre de plomb, où il fut gardé sept mois, et puis porté en terre proffane du temple de

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