Le manuscrit porte : Caravanjal
ESPAIGNOLLES.
il receut une grande harquebuzade au corps, du costé gauche, dont pourtant il ne mourut; et M. de Guvse le lit penser fort songneusement, et deux jours après le fit mettre sur l’eau dans un batteau, et le conduire à lilois avec d’autres blessez; et vis comme M. de Guyse le recommanda à la reyne par Jehan-Baptiste, qu’on nommoit le compère, qu’il envoyoit vers elle. Je vis tout cela, car j’y estois.
Certes, ce jeune gentilhomme espaignol accomplit mieux sa parolle que ne fit une fois un grand seigneur estranger , que je ne nommeray point pour sa qualifié, qu’il faut révérer 1 ; lequel, s’estant retiré vers le roy Henry pour avoir receu une par trop grande injure de l’empereur Charles, qui luy avoit fait massacrer son père, aussi qu’un sien frère estoit mort dans un siège pour le service du roy; quelque temps après, ainsi que le roy Henry marchoit pour livrer bataille à l’empereur devant Vallencianes, le jour avant, lorsque l’armée marchoit en belle ordonnance de guerre, et que ce jour on tint l’empereur plus près qu’il n’estoit, ledit seigneur, armé de toutes pièces, monté sur un beau coursier, grand et fort, se vint présenter au roy, et ayant tiré son espée, dist au roy : Sire, oggi cou questa spada io voglio vendicar la morte del padre e del fratello. « Aujourd’huy avec ceste espée je veux vanger la mort
1 . Ce grand seigneur étranger doit être Ferdinand de Saint- Severin , prince de Salerae, qui en 1552 vint trouver Henri II à Damvilliers, et, quatre jours après, retourna à Naples. (Voyez de Thou, liv. X.) En ce cas Brantôme se tromperait de date et de localité; car la campagne de Valenciennes n’eut lieu que l’année suivante, en 1553.
RODOMONTADES
de mon père et de mon frère. » Et, voyant que le roy aplaudissoit à ses beaux mot/., plus encouragé, vint à pousser son cheval en advant, pour luy faire quelques passades. Mais le cheval estant un peu rude et gaillard, et trouvant son homme soubz soy un peu de légère tenue, s'advisa de s’en delfaire et le porter par terre, en luy faisant faire la conversion de sainct Paoul. Ce fut audit seigneur à crier : Ahi me ! yo son mezzo mcrto *, et toute la jeunesse qui estoit près du roy Henry à rire leur saoul, et à faire rellever ledit seigneur. Le lendemain, qui estoit le jour qu’on pensoit assurément de venir aux mains, puisqu’on y avoit failly le jour précédent, et que les deux armées ne s’en pouvoient desdire, ledit seigneur voyant que e’estoil à bon escient qu’il y falloit faire, commança à crier : Corne ! Non s’è nissuna fiuntara, nissuno bosquo, nissuno monte tra noi et loro'. Questo non è buono. « Comment! n’y a-il point entre nous et eux aucune rivière ou ruysseau, nul bois, nulle montagne? Cella n’est pas bon. »
Assurez-vous qu’il désiroit bien quelque obstacle, ou de montaigne ou de maretz, ou d’un bois, ou d’une rivière, ou ruysseau, pour se garder de joindre de près; mais il n’y avoit lieu. Que si l’empereur eust voulu mordre, le champ de Mars ne fut jamais si beau; mais il fuist le choc par de bons retranchemens qu’il avoit fait auprès de la ville de Vallenciannes; si bien tjue pour le coup la partie ne fut jouée en gros, sinon par légières escarmousches : ce qui fut un grand contentement audit seigneur qui