Fratresque , de moine
RODOMONTADES
De tout temps les Portugais et les Castillans ne se sont guière aymez, comme je le cogneus une fois, moy estant à Lisbonne, et entré dans la boutique d’un marchand de soie pour y achepter quelque étoffe; et d’autant que je parlois bon castillan, je demande à une jeune fille qui gardoit la boutique où estoit le maistre. Elle l’appella soudain , et dit me prenant pour Castillan : Aqui esta un Caslellano que pregunta par ti'. Luy, se courrouçant contre elle, luy dit, après m’avoir cogneu pour François : Vellaca, mal criada , a un hornbre como este , no tienes t'erguenza de llamarle Caslellano r ? A ceste heure, despuis que le roy d’Espaigne a mis le royaume de Portugal entre ses mains, ilz sont grandz confédérez et amys; mais c’est par force.
Le combat qui fut au royaume de Naples, entre douze gentilzhommes françois et douze cavalliers espaignolz, demeura fort douteux sur la victoire. Après qu’il fut finy, le grand capitaine, après qu’il eust envoyé les siens pour bien choysis, demanda à celluy qui en avoit porté les nouvelles comment estoit allé l’affaire. L’autre, parlant ambiguement, ne luy respondit que : Senor, los nuestros vinieron a nos por buenos. Le grand capitaine respondit : Por mejores os avia jro ernlnado. « Les noslres sont tournez à nous pour bons. » Le grand capitain respondit : « Je les y avois envoyez pour meilleurs. >» Comme voulant dire qu’il les avoit envoyez pour très bons
t. Voilà un Castillan qui vous demande, î. Coquine, mal-apprise, n’as-tu point de honte d’appeler Castillan un homme comme celui-ci ?
ESPAIGNOLI-.ES.
et très bien choisis, et pour faire mieux qu’ilz ne firent. Là on peut cognoistre que les nostres n’y furent pas tous desconfitz, comme aucuns anciens estrangiers et historiographes en ont parlé; mais il leur faut pardonner pour vouloir mal à nostre naction. Mais qui lira le roman de M. de Bayard, trouvera bien que nos François y firent mieux que les Espaignolz, encor que lesditz Espaignolz s’advisarent de donner aux chevaux du commancement, tenant la maxime : Muerto el caval/o, perdido thombre d armas'. M. de Bayard acquist là une très grande gloire.
Lorsque les François perdirent le rovaume de Naples, et M. d’Aubigny leur général avec eux, le grand capitan leur fit tous les honnestes traictemens et condictions qu’il fut possible, et leur donna toutes choses nécessaires, et chevaux pour les emmener. M. d’Aubigny voulant braver, encor qu’il fust vaincu, pria le grand capitan qu’il les accommodast au moins de bons et forts chevaux pour retourner. Le grand capitant, interprettant le mot retourner pour revenir à la guerre et retourner au païs pour la faire et renouveller, luy respondit : l'orna en buen hora, quando quisieredes ; que siempre luillarcys en mi la misma liberalidad que hasla aqui. « Tournez hardiment quand vous voudrez; que toujours en moy trouverez la mesme libérallité qu’avez faitjusques icy.» Bonne et belle responce certes d’un tel capitaine et si courtois, et piquante doucement.
1. Le cheval mort, le cavalier est perdu. — Brantôme a déjà cité plus d'une fois ce proverbe ainsi que ce combat de Bayard. (Voy. le Loyal serviteur , ch. xxm .)
RODOMONTADES
Durant le siège de Parpignan', non pas de ce dernier, il y eut le marquis de Cenette* qui demanda un coup de lance; et voyant que de là à peu deux cavalliers sortirent ainsi que le dit marquis se retiroit, et luy, les voyant, voulut à eux retourner, dont il y eut son escuyer qui luy dist : No buelva R . S. que yo ire, y deribare uno de aquellos , y V. S. llegara a corlarle la cabeça. Respondio el marques : Antes yo quiero yr, y deribarle he yo ; y llegareys vos despues, y bezar le heys en el rabo. « Vostre Seigneurie n’y aille point. Mais laissez-moy faire, je m’y en vois en abattre un d’eux, et vous viendrez après et luy couperez la teste. » A qui respondit le marquis : « J’ayme mieux y aller devant et en abatre un, et vous viendrez après, et luy baiserez le cul. » Il fut bien employé de faire une telle responce à ce brave.
En quoy j’en ay veu en ma vie de telz braves fatz que celluy-là, qui veullent faire ainsi des vaillans et disent : « Monsieur, n’allez pas là; il y fait dange- « reux : laissez-m’y aller, et ne bougez d’icy. » Et Dieu sçait, quelque bonne myne qu’ilz fassent et parolles qu’ilz disent, ilz se conchient. Il leur faudroit dire ce que dist le grand capitan à un autre qui luy tenoit mesme propos : Si no tengo miedo, porque quereys me la me ter en elcuerpo? « Si je n’ay point de peur, pourquoy me la voulez-vous mettre
1. Perpignan fut assiégé inutilement par le dauphin Henri en 1542. C’est de ce siège dont parle Brantôme. Celui qu’il appelle le dernier eut lieu en 1597 où la ville fut attaquée par Ornano.
2. Est-ce le marquis de Cenette, comte de Nasaolte, à qui Guevarra a adressé une de ses lettres (liv. II;?
ESPAIGNOLLES.
dans le corps? *» Et comme dist un grand capitaine des nostres à un gallant que je sçay : « Pourquov « me voulez-vous faire poltron, mov qui ne le suis « point, et vous, vous faire hardv et asseuré qui ne « l’estes point? »
Un capitaine espaignol combattant en estaquade contre un autre, et luy ayant coupé un bras. et un jarret, dont il tumba par terre, luy dist : a Rendz- « toy, autrement je te couperay la teste. » L’autre luy respondit : Hazed lo que quisierades, que aunque me fallu el braço para pelear , sobrame el coraçon para morir. « Faites ce que vous voudrez; car encor que le bras me deffaut pour combattre, il me reste un brave cœur pour mourir. » Disant souvent ce mot : Muera la vida, y la fama siempre viva
Un * soldat espaignol ayant, en un deffy, mis son ennemy en un tel point blessé qu'il n’en pouvoit plus, si bien qu’en lieu de luy demander la vie il luy demanda la mort, et le pria de la luy donner, l’autre ne le voulut ; mais l’estropia très-bien de bras et de jambes, pour deux raisons dict-il ‘. La una, porque mas penas \tengas\ en vivir; y la otra, porque puedas dar razon de quien te herio, y te dio taies cuchilladas ’. Comme de vray, ce fut à ce pauvre diable un grand crève-cœur de se voir ainsi vivre estropié de son ennemy, et n’en pouvoir tirer raison. La mort fust esté cent fois plus souhaictable.
Un autre voyant braver un gallant de parolles et