Longjumeau (Seine-et-Oise
espaigxoli.es.
« et raoy l’avons fait en un tourne-main. » Après luy m’avoir fait ce conte, ne pouvant m’en garder de rire, je luy dis : « Comment! apellez-vous cela « rien? Ah! pour Dieu! vous estes mal, si ne prenez « garde à vous. Sortez-vous-en de ceste ville : » dont il me creut; et l’accommode d’un bon cheval et d’argent et se sauva : si bien qu’il eust esté pris, ou qu’il eust tardé un’ heure à partir, il estoit perdu. Encore veux-je bien jurer qu’à grand’ peine voulut-il partir, sans que je l’en pressasse. Voilà comment ce jeun’ homme rendit bien mallades les quatre personnes, et comment la fortune luy fut bonne. Hé ! quel tueur !
Il arriva un pareil trait à Milan, lorsqu’Anthoine de Leyve en estoit gouverneur pour l’empereur Charles, à un conte de cet estât, qu’on appelloit le conte Claudio seullement, et non autrement'. Par cas, un jour estant allé à la chasse, et son oyseau ayant voilé une perdrix, quand il fut à la remise, qui estoit un lieu fort esgaré et peu battu, il trouva quatre soldatz qui s’estoient deffiez, et avoient cboysi pour leur camp et estaquade un parc de brebis et moutons, dont usent les pastres en là pour y retenir et resserrer leur bestial, affin d’enfumer mieux leurs terres. Quel camp-clos, voyez, je vous prie, que ces braves gens-là avoient choysi! Le conte Claudio, les voyant tous quatre en chemise, et prestz à se battre deux contre deux, les pria de ne se battre point pour
i. L’anccdote du comte Claudio a été déjà racontée par Brantôme, et presque avec les mêmes termes, dans le Discours sur les Duels. Voy. t. VI, p. 330-352.
RODOMONTADES
l’amour de luy, et de s’accorder. Eux luv dirent qu’ilz n’en fairoient rien, mais que s’il en vouloit avoir le plaisir, et en cstre le juge, qu’il veist faire seulement. Le conte Claudio dist qu’il n’en fairoit rien, et qu’il ne luy seroit reproché qu’en sa présence ilz se coupassent ainsi la gorge; et là-dessus met pied à terre, l’espée au poinct, pour les empescher de batre. Eux aussitost, comme désespérez, vont concerter ensemble, et s’escrier : a Tuons-le, puisqu’il nous « veut rompre nostre entreprise; et, amprès, nous « la reprendrons, et nous nous battrons et verrons « à qui le champ demeurera ; » et de fait le chargent à outrance. Mais luy, qui estoit pour ce temps-là un des vaillans de l’estât de Milan, se garde si bien d’eux, et les charge si bien tous quatre, que trois demeurarent mortz estandus sur la place; et le quatriesme, blessé à la mort, luy demanda la vie, laquelle il luy accorda, et puis s’en alla. Et, despuis, ce soldat en fit le raport et le conte que j’ay ouy faire à Milan d’autres fois.
Voylà de bonnes fortunes de Mars , qu’il envoyé à ceux qu’il luy plaist. Faut bien nocter en cecv que, quand des gens de bien ont grand’ envie de se battre, ou qu’ilz sont une fois aux mains, il n’y a rien qui leur fasche plus quand quelques-uns surviennent qui les veullent séparer : et bien souvant a l’on veu arriver de mesme que je viens raconter, que les deux ennemis, ou quatre, ou plus grand’troupe s’accordent à charger messieurs les sépareurs (j’en ay veu deux telz traietz en ma vie) ; n’estant rien si faseheux au monde à un vaillant et brave homme que de luy rompre son dessein d’armes.
ESPAIGXOLLES.
Au siège de La Fère dernièrement 1 2 3 , ayant esté pris deux soldatz à un’ escarmouche, dont l’un estoit françois et l’autre espaignol, et menez devant le rov, il 1 dist au François que sa sentence de mort estoit donnée par son bandon* pour les François révoltez contre luy, mais qu’il luy pardonnerait et luv donnerait la vie s’il luy disoit la vérité. L’autre l’ayant promis, leroy luy demanda combien ilz pouvoient avoir encor de vivres léans. Le François luy respondit qu’il y en avoit encor pour un mois. Et ayant demandé à l’Espaignol de mesmes combien il en avoit, l’Espaignol respondit qu’il y en avoit encor pour deux ou trois mois. Allors le roy s’adressant au François, luy dist : « Vous serez pendu, car vous « m’avez menty. » L’Espaignol, advisé, prompt et courtois à sauver la vie de son compaignon, dist au roy : Sacra Majestad , no miente : porque no ay mas para los Franceses, que son grandes comedores ; mas bastati para los Espanoles, que viveny se contentan de poco. « Sacrée Magesté, il ne ment point; car il n’en peut pas avoir davantage pour les François qui sont grands mangeurs; mais il y en peut bien avoir autant pour les Espaignolz qui vivent et se contentent de peu. » Aussi mandarent-ilz au cardinal d’Austriche qu’il leur envovast seullement du sel ; car ilz se salleroient et se mangeraient les uns les autres avant que