‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 79 sur 251 · Vont vêtus et parés comme des rois · texte numérisé non relu

Vont vêtus et parés comme des rois

ESPAIGNOLLES.

1res fois les vieux soldat/, des terzes de Naples, de Scicile, de Lombardie, de Sardaigne, voire de la Gollette quand ilz la tenoient.

Pour retourner encor à leur sobriété, et comme ilz endurent la faim, je m’en vais faire ce conte et puis plus. A la révolte de la ville de Sienne, et qu’elle fut surprise et gaignée pour nostre roy Henry II*, il y. eut trois soldatz espaignolz qui, ne perdant cœur, gaignarent une tour de la porte Romane, et se résolurent là de vendre leur mort au plus haut pris qu’ilz pourroient. Comme de fait, ilz firent si bien que M. de Termes, le principal cheffrançois de l’entreprise, vint luv-mesmes parler à eux qu’ilz se rendissent, et qu’il leur fairoit bonne guerre et bonneste composition, et qu’ilz advisassent bien qu’il y avoit quatre ou cinq jours desjà qu’ilz n’avoient rien mangé, et qu’ilz s’en alloient aux vespres ou vigiles de la mort, n’ayant nulle provision pour vivre, et qu’ilz fairoient bien de se rendre et prendre le parly du roy et laisser celluv de l’empereur , autrement il les fairoit brûler léans ou mourir de fain. Par une petite fenestre de la tour, un respondit pour tous de ceste manière : Cavalleros, qualesquiera que fueredes, lodos como eslamos bezamos vuestras manos muchas vezes, por el buen partido y volunlad que de nos librar de muerle nos haveys rnostrado. Y quanto a nos rendir, y servir al rey de Francia , el es tan bueno que no le fallara quien le sirva ; y nosotros tan lea/es al nuestro , que ningun temor de rnuerte nos hara variar ; y no nos espanto el fuego, ni otra rnuerte qualquiera que viniere. En que toca a su intanto, y a lo que deceis que no tenemos de

RODOMONTADES

corner , sabed que aca tcnemos abundancia de l adrillos , y sie/npre que a /os Espagnoles falta la provision , con estas bien molidos nos suslentamos « Cavaillers, quelz que vous soyez, tous telz que nous sommes icv, vous baisons les mains plusieurs fois pour le bon partv et la bonne volonté que nous monstrez à nous dellivrer de la mort; et quand à nous rendre et servir le rov de France, il est si bon que gens ne luy faillent pour le servir, et nous autres si loyalz au nostre que nulle craincte de mort nous faira jamais varrier nostre intention, soit le feu, soit autre mort ; et quant à ce que vous dites que n’avons de quoy à manger, sçachez que nous avons céans grand’ abondance de tuyles et carreaux de briques, et toutes fois et quantes qu’aux Espaignolz la provision faut, avec ces tuyles et carreaux bien moulus et pilez nous nous substantons. a

M. de Termes loua fort leur dire et valleur.

Toutesfois, leur ayant encores remonstré leur mal, ilz y songearent et se rendirent ; et les pris! à mercy, et les r’envoya sains et sauves. 11 ne faut point doubter pourtant qu’ilz ne mangearent à l'extrémité de ce tuyle broyé comm’ ilz fvrent à croyre, tant de temps ayant demeuré là et si longuement, tant ilz sont patiens de la fain entre autres vertuz millitaires. Et ne faut point aussi douter qu’ilz n’eussent volunté de se rendre, car ilz n’en pouvoient plus : mais il falloit advant qu’ilz lissent ceste rodomontade, et bravassent, tant ilz sont coustumiers de braver, aussi

i . Ce passage est, à quelques mots près, tiré textuellement de la Conquista de Sena y f° 38.

espaignou.es.

bien en leur prospère qu’en leur adverse fortune; et telle est la vertu de tel/, généreux.

En ceste guerre et la bataille de Sienne faicte, entre le seigneur d’Estrozze et le marquis de Marignan, les Espaignolz donnarent réputation à Astolpho Baglion d’y avoir très bien fait; si bien, disoient-ilz, que tan grande estrago en los enemigos hazia, que no hombre topava con su espada cortadora, que a la dulçura de sus hilos no dexase la vida en sus ntanos. « Qu’il faisoit si grand effort sur les ennemis qu’il n’y avoit homme qu’il rencontrast avec son espée tranchante que par la douceur de ses filz (quelle douceur!) ne laissast sa vie entre ses mains. »

Hz louarent bien autant là mesmes un capitan Leon y un Espinosa, de los qua/es era lanto el estrago que en los ennemigos hazian, que olra cosa no hollavan entre sus pies, sino hombres muertos de uno y otra parte. « Lesquelz faisoient tant de faitz d’armes contre les ennemis, que autre chose ne levoient entre leurs piedz sinon gens mortz d’une et d'autre part. »

Un soldat espaignol du prince de Parme, durant ces guerres, ayant esté pris des nostres, et interrogé par un capitaine des nostres aussi s’il n’y avoit point parmv leurs bandes quelque brave capitaine, et parmv eux , qui sceust et voulût tirer quelque coup de picque pour gentillesse contre luy, l’autre luy respondit : Si ay, juro a Dios, muchos, y mas que no ay pelos en sus barbas, u S’il y en a, ouy, plus que vous n’avez de poil en votre barbe. »

Un autre, prins vers la frontière de Picardie,, et

RODOMONTADES

HO

mené au roy *, tournant de la Franche-Conté, après la prise de Cambrav*, il demanda ce qu’on disoit de luy parmv son armée. U respondit : No otra cosa, sino que pur Ireinla mil ducados que haveys ganado en la Franche-Conté, haeeys perdido Cambrav. « Sinon que pour trente mil’ escus que vous avez gaigné à la Franche-Conté , vous avez perdu Cambray. » Celluy-là pouvoit dire vray; car, si le roy ne se fust amusé à la Franche-Conté à y faire la patrouille, il n’eust pas perdu Cambray; car sa présence seulle eust eslonné i’ennemy. Bien est-il vray qu’on pourra là-dessus objetter les prises de Calais et Guynes à sa barbe. Cela est vray; mais il faut avoir ouy les raisons du roy, qu’on dit qu’il n’v a esté bien servv, et qu'il ne vouloit desmordre une place, G» Fère, qu’il avoit eue à la fin par sa brave résolution; et si eust fait l’un et l’autre, s’il fust esté creu et bien servy.

Quand le prince de Parme vint pour désassiéger Paris par le commandement de son roy, qu’il luy avoit donné exprès, usant de ces propres motz : « Ne « faillez d’aller secourir ma ville de Paris, » comme la tenant desjà sienne, il assiégea Lagny pour faire à nostre roy desmordre Paris et l’attirer à la battaiile; ce que le roy désiroit fort, et l’autre ne faisoit que le semblant : là où il y eut eu une grand’ faute de laisser une telle ville de conséquence pour secourir une bicoque, et quicter un beau champ qu’il avoit à luy desjà, pour en aller chercher un autre bien loing pour combattre. Ce prince de Parme donc ayant sceuque le roy disoit qu’il entreprenoit trop de vou-

t. Henri IV. — 2. Par les Espagnols, en 1393.

espaignoij.es.

Iki

loir prendre une ville à sa barbe, et de donner une bataille comme il se vantoit , il fit céste responce à quelque prisonnier françois : « Dites-luy que je la luy prendray, aun que fuese puesta en cima de su moslacho. » « Encores qu’elle fut posée sur la cime de sa moustache. » Le roy luy fit rendre responce qu’il luy oposeroit tant de montaignes de fer qu’il l’en empescheroit bien. Le prince répliqua : Pluguiese a Bios que fuessen d' oro, que seriamos mas ricos. a Pleust à Dieu qu’elles fussent d’or, que nous en serions plus riches. » Inférant par là qu’après avoir porté par terre toutes ses montaignes de fer, qui estoient ses gens armez, et les avoir deflàitz, pour une tant riche despouille ilz viendroient tous riches et opullans.

Le dire ne trompa point ledit prince, car il prist la ville sans donner bataille, et si leva le siège de Paris comme il vouloit; ce qui luy fut un très-grand honneur, et tout pareil encore à celluy qu’il receut à Rouan; car le roy, scachant qu’il le venoit désassiéger, luy manda qu’il le tiendroit à ce coup pour le plus grand capitaine du monde s’il luy faisoit lever le siège sans donner à ceste fois bataille, le prince luy manda seullement : « Dites-luy donc qu’il com- « mance à me tenir pour tel; car je leveray le siège, « et si ne donneray point de bataille. » J’eusse bien mis ces parolles en espaignol, mais elles sont communes. Il fit encores à ceste fois là ce qu’il voulut, ainsi que j’espère le dire au discours que je fairay de luy'.

i . Ce discours n'a jamais été écrit.

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Voylà deux fortunes et deux gloires incomparables. Ceux qui veulent gloser sur la parolle dudit prince, disent qu’il entendoit sa moustache celle qu’il portoit si grande, et si pendante de ses cheveux , dont plusieurs de son royaume l’ont imité en cela; mais depuis il l’a faite couper, car s’il eust entendu les moustaches de la harhe, il eust usé de ce mot propre espaignol qui dit : Las bigotes de su barbas *.

En ces deux et mémorables factions, les Espaignoiz s’attribuent la gloire, comme en toutes autres où ilz se treuvent en armées royalles, que leur valleur, leur discipline millitaire et leur ordre de guerre triumplient par-dessus toutes les autres. Et, pour de grandz miracles de cela, je leur ay veu alléguer force exemples, et en autres celluy de Hernan Cortès, digno ( dizen el/os) por cierlo de ponerse entre los nueee de la fama; el quai, con menos de mil infantes espagnoles y ocherita caeallos, prendio dentro de su ciudad al gran rey Montezuma, y al fin con sola la buena orden sujeto el imperio Meœicano. Y en nuestros dias , Hernan A le are s de To/edo, aquel gran capitan y ducque de Aléa, con solos mil arcabuzeros, y quinientos musqueteros , y la buena disciplina y orden de guerra, rompio y degollo en Friza, a la ribera del rio Amazio , doze mil hombres con que el condc Ludoeico Nazao aeia entrado en aquella proeincia. « Digne, disent-ilz, pour certain d’eslre mis parmy les neuf de la Renommée (qui sont les neuf preus), de Herman Corlez, lequel avec moins de mil

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