‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 82 sur 251 · Révolte, révolte · texte numérisé non relu

Révolte, révolte

2. Dehors, dehors les cadets I Qu’ils s'en aillent, parce que nous voulons nous révolter. — Sur ce nom de Gusmanes, voyez tome I, p. 335.

ESPAIGNOLLES.

eux, et l’appellent e/egido, et nous autres disons es leu. Ilz le contraignent d’en prendre la charge; et ne faut pas qu’il la refuse; autrement ilz, le feroienl mourir et passer par les armes. Cela faict, ilz luy obéyssent comme à leur vrai chef et capitaine, se réservant pourtant quelques voix entre eux, puis taschent à surprendre quelques villes pour leur servir de retraictes. De là ilz font mille maux, volleries et rançonnemens.

Entre les plus signalez amutinemcns que j’aye ouy raconter parmy eux , ce fut celuy qu’ilz firent en Sicile à Ferdinand de Gonzague, en estant visce-roy La première source en vint de la Gollette, et pouvoient estre bien près de quatre mille. Mais Bernardin de Mandozze, général des gallères de Scicille, en prévoyant le danger, y remédia de bonne heure; car, s’ilz se fussent ralliez avecques les Àllarbes ’ et les Mores, la Gollette, Thunis et tout de par de là, [cela] alloit très mal pour l’empereur. Par quoy, soubz belles promesses et parolles qu’il leur fit, il les chargea tous sur les gallères et navires, et les trajetta en Scicille, où cstans et pensans toucher argent n’en touchèrent pas une maille : et alors ce fut pis que devant, car ilz firent mille maux, prindrent des villes, tinrent les champs, rançonnèrent et pillèrent tout le monde; enfin ilz firent le diable. Ilz avoient esleu par-dessus tous, d’une mesme voix, pour chef, un certain Heredia, parce qu’il estoit fin, subellin et surtout fort éloquent, et qui parloit d’or; car il avoit

t. En tî>38. Tout ce qui suit est tiré de P. Jove, liv. XXXV11I. 2. Allarbes , Arabes.

RODOMONTADES

il, 8

eslé d’autres fois moyne bien preschant, et avoit quitté le froc pour porter les armes. Il avoit pour compaignon un Mont-Dragon, navarrès, qui advisoit' sur la criminallité. Pour fin de conte, ilz firent tant de maux, et se firent tant craindre, qu’ilz donnèrent bien de l’affaire à Ferdinand, et à songer à luv; car, de les avoir par les armes, il n’en falloit point parler, tant ilz estoient forts, braves et vaillans, et se sçavoient très-bien conduire en bons hommes de guerre : et, pour ce, fut advisé de les avoir par douceur et belles promesses. Donc, après plusieurs allées, venues, conférences et ambassades par Alvare de Sando, Sancho Allarcon, Alphonse Vivès, et surtout par Juan Yarga, le bon vieillard , que les amutinez aymoient et appelloienl leur père, la paix fut faicte. Et pour la conclure et rendre bien ferme et stable, il fut dict et arresté qu’à un certain lieu où la messe se dirait, tous, d’une part et d’autre, au moins les chefs, jureraient sur le corps de Nostre-Seigneur, quand le prestre le lèverait , qu’ilz tiendraient la paix et ne l’enfraindroient nullement. Quand ce fut là, les députez d’Heredia très-volontairement haussèrent les mains dextres. Il y eut un desdietz députez, qui s’appelloit Villa-Lobo, lequel voyant don Ferdinand estre long et tardif à hausser la sienne, il luy cria tout haut : Senor virey, alzed la mano , si quisieredes , que es el cuerjx) de Dios que aqui ieis. Si no la alzuis, luego nos dparlamos dcl juramento, y quebramos la paz, y guerra como adeUinte'. C’est

t. Adviser, donner son avis; de l’italien aviser.

2. Seigneur vice-roi, levez la main, s’il vous plaît. Voilà le

ESPAIGNOLLES.

parlé cela à un général, et bravé un vice-roy. Quelle rodomontade ! Ce n’est de pair à pair, ny de compaignon à compaignon, mais d’inférieur à son supérieur. Ce fut à Ferdinand à lever la main aussytost, et faire bonne mine pour le coup; mais après il en eut bien sa raison, car, les ayant séparez et départis aux garnisons, qui çà qui là, il en fit mourir 'et pendre tous les chefs premièrement, et force autres, et plusieurs jetter dans la mer; si bien qu’on en voyoit les rives bordées de corps morts, jusques environ cinq cens. Les autres, les rellégua et les envova aux isles circonvoisines , où la pluspart moururent de faim, comme en l'isle de Lypary, que je pense n’avoir veu si misérable habitation; car il n’y croisl que des câpriers. Les autres furent envoyez en Espaigne pour y estre ignominieusement veus. Dont aucuns disoient, quand on les y menoit, que mas presto los hiciesen mûrir ^ que recebir tal afrenlu y vergue nza y ser traidos al escarnio de sus parentes, ami gus y companeros *. Pour conclure, ilz furent très-rigoureusement chastiez, ce que le conseil d’Espaigne trouva pourtant très mauvais, et se mit à en faire le procès à don Ferdinand. J'en ouys raconter quelques parlieularitez du plaidoyé, qui certes sont belles, et fondées sur quelques raisons, lesquelles j’eusse mis icy, mais elles fussent été trop longues.

corps de Dieu que vous voyez. Si vous ne la levez pas, nous nous départons sur le champ de notre serment ; nous rompons la paix, et la guerre sera comme devant.

i . Qu’ils auraient bien mieux aimé mourir que de recevoir un tel alfront et un tel opprobre, et que d’être exposés au mépris de leurs parents, de leurs amis et de leurs compagnons.

RODOMONTADES

J’espère les mettre ailleurs. Ilz luy firent donner un adjourncment personnel pour eomparoistre ; mais l’empereur fit surseoir la cause. Aucuns 1 ont dict et escrit qu’il trouva très-bonne ladicte rigueur et punition, et mesme qu’il taxa Ferdinand de n’en avoir pas prou faict; mais sont menteries, car je tiens de vieux capitaines et soldatz espaignolz que j'ay veus en Sicile et à Naples, qu’il en fut très-mal content, et en blasma ledict Gonzague ; et en coulla la chose pour le coup : et, tant s’en faut que l'empereur le trouvast bon, que, quand les députez de Milan vinrent vers luy * pour luy remonstrer les maux que d’autres amutinez, conduitz par leur chef Sarmento, l'aisoicnt en sa duché de Milan, et que, s’il ne leur en faisoit raison, ilz seroient contraincts de se la faire eux-mesmes, il s’en courrouça et estomaqua fort, et menaça s’ilz luy tenoient jamais ce propos; et si leur en fit faire une réprimande et menace plus rigoureuse par son chancellier de Granvelle.

Or ledict Ferdinand ayant envoyé ces pauvres malotrus en Espaigne, et veuz en tel estât de tout le monde, mesmes aucuns s’estans présentez au conseil, ne faut point demander si le spectacle en fut odieux à toute l’Espaigne, et à belles injures après luy; car ceste nation sçait fort bien echar pullas ' : et la plusparl l’appelloient vellaco Italiano , enemigo del nombre y valor de los Espanoles, trajrdor, perjuru, bur/ador del cuerpo sagrado de IVuestro-Senor ,

t . Aucuns, c'est P. Jove, liv. XXXVIII.

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