RODOMONT
encore battre vingt ans après, afin qu'il se souvienne de moy en l'autre monde. »
En tournant de Malte, nous autres François qui y estions aliés pour le siège, nous rencontrasmes en Toscane à nostre chemin un soldat espaignol de moyen aage et de fort belle façon, comme certes de ceux là il ne s'en trouve qui l'ait mauvaise ; mais pourtant fort mal mené de sa personne, et bien deschiré. M. de Lansac et moy nous nous mismes à luy demander d'où il venoit. Il nous respondit qu'il venoit de la guerre d'Ongrie, et nouvelle volonté luy avoit pris d'aller chercher loingtaine adventure par les armes, encore qu'il fust du tout (( ruiné par les armes' », se repentant pourtant fort du voyage, pour n'avoir trouvé en ces
Eays aucune courtoisie, tant la gent y estoït arbare et rude. Puis, en ayant assez dict de ma!, il eut ceste superbeté de ne nous demander l'aumosne selon la coustume des autres pauvres; mais, par ces mots nullement ne vergoigneux ne piteux, il nous dict : « Messieurs, considérez' avec un peu de commisération que si vous étiez à ma place, je vous donnerois de cœur et de bonne volonté, si j'étois à la vôtre, ce dont vous auriez besoin pour continuer votre chemin, et pour vous secourir dans votre nécessité 3 . » Voyez quelle
[. Rlioco, dîsoit-U, por las armas,
î. Seigneurs, que Vos Grâces (Vuestras Mercedes) dèrent.
J Senores, V. Ms. considères con alguna lastima fuesen en mi lugar, !o que liabrian de menester para pasar su camino, yo, si fuese en vuestre lugar, lo que les daria de buena caridad y gana, para socorro de vuestras necessidades.
coosv
queiJ
gloire ef quelle industrieuse façon de demander Taumosne sans faire le gueux et du quemani ' ! Je vous laisse à penser si nous en rismes el si nous en fismes le conte ailleurs , et si n'y a pas longtemps que nous le fiâmes a M. de Guise, Lansac et moy, qui m'en fit soubvenir, dont Son excellence en rit bien. El mesmes que, veu ceste gravité et façon ultiere, nous eusmes honte de luy donner peu :
mais un chascun de nous luy donna double ducal; encore le maraut en fit peu de conte, disant » qu'ils ne suffiraient pas pour six repas* « et que si nous luy voulions donner un lacquays jusques â Naples, qu'il le nous rendroit : et Dieu sçait, le maraut, s'il eust tenu saparolle; et nous autres plus à deloysir que de luy donner ledict lacquays, non pas pour cent fois autant! Asseurez-vous pourtant que nous menasmes bien ce conte.
Il est pareil à un que m'a conté un gentilhomme, lequel, se pourmenant une fois dans Rome, à Vestra.de delpopoio 1 , toute nuiet noire, avec un autre gentil homme, voicy venir un Espaignol assez bien en poinct, qui les vint accoster par telles parolles : a Messieurs, la nuit m'a assez favorisé que de me faire rencontrer d'aussi braves François que vous, pour vous supplier d'avoir pitié de moi, pauvre et
i. Mendiant de profession. La langue d'oc ,i calmar t languir de misère, dont calmât doit être le participe. Mais !e participe seul a passé en langue d'ail, ce qui fait dire par Lïtiré son étymologic inconnue.
i. Que no bwartan para seis pastos, la rue del Popolo (du peuple).
Rodomontades e
misérable, parce que de jour, pour tous les trésors de la terre, je ne voudrons pas montrer ma misère au monde : c'est pourquoi je vous supplie fort, messieurs, de vouloir bien me faire quelque libéralité digne de la générosité françoise'.»
Voylà de mes mandians secrets et honteux; et, au partir de là, qui les verra au jour en public, ils feront des braves, ne faut point dire comment, et si ne craindront point de dire: «en dépit d'un tel*, nous sommes nobles comme le roi, quoique nous ne soyons point si riches 3 .»
Tels mandians ne sont point pareils à sept ou huictque je vis une fois à Seville lesquels, venans des Indes, et ayant faict un fracas 1 , de leur navire, et s'en estant sauvés au mieux qu'ils avoîent peu, ne craignoient, se pourmenant par la ville, à faire entendre au peuple leurs honorables nécessités par cesparolles: « Eh ! messieurs, ayez compassion de ces
iros cemiles Franceses, para suplicarles île tener lastima de mi, pobre y miser»; porque, de dia, por lodo el lesoro del raundo, no querria mostrar à la gente mi miseria; y por eso suplico à V. M.; que me alarguen sus libérales y largas maries franceses.
I, Le teste porte m.JÏ^rt i,h Ici i malgré Dieu, m.iugrebleuj. C'est un juron déguisé. V. p. 98.
j. Pesé i ul que somos hildalgos como el rey, dîneras
.4. Ail seizïéiii'L jio.lc 011 dirai' fracassoneiit pour expliquer la rupture d'un vaisseau qu'il fit de lerre ei plein de liquide ou de bais et voguant sur la mer. Les lamentations qui suivent n'ont du reste rien de rodomcnl ni même d'espagnol ; elles étaient connues à la Cour des Miracles de Paris.
Rodomontades espaignolles. 65
pauvres soldais et mariniers, battus et fatigués de la mer et de la faim, venant des terres désertes, où ils ont mangé des couleuvres, des lézards, et jusques à la semele de leurs souliers, après l'avoir fait cuire. Nous nous recommandons aux honnêtes gens qui voudront nous faire la charité pour l'amour de Dieu '. »
Un soldat espaignol, se plaignant de sa pauvreté, disoit que son père avoit eu de
f;rands moyens en son temps; ■ mais qu'il es avoit dépensés en fêtes, en tournois", en réjouissances, en jeux, en bals, triomphes 1 .
J'ai ouy dire à un vieux soldat espaignol que le roy François, quand il estoit prisonnier en Espaïgne, estoit fort soigneusement gardé de six compaignies de vieux soldais espaignols, et par Alarcon, grand capitaine en qui l'empereur se doit fort, leur commandant 1 .
t. Ea ! senores, tengan Vucsfras Mercedes lastima de estos pobres soldados y marineras, desbaraïados y fatigados de la mar y de la lumbre, viniendo de tierras desïertas, comiendo culebras y lagartos, hasla \îl suelai de lapalos cocidas : nos comendamos à la buena genlc que les hagan la caridad en nombre de Dios.
1. Mas que los habia gastado en fiestas, lorneos, recocijos, juegas. bayles, y iriunfos.
3. Triomphe a ici le sens de manijtitatiaa joymsi, de danses imilarit des scènes de (ournois.
4. Que el rey Francisco, porsu paiatitmpo, acùstumbraba sembrar delanle de los soldados de su guardia lui escudos de
i fortuna présente, que los
;te(.ijiiinpiamenteseque-
is orgueil et transport il
s, de mime que celui d'impi-
tuyabitmtnt pour impuimcntr , a:, q'.ii donne ; us soldats in te
mtnle n'a pas d'autre signification dans les glossaire
66 Rodomontades espai
» Que le roi François avoit coutume, pour se divertir, de semer devant les soldats de sa garde des écus d'or, avec d'autant moins de considération de l'état de sa fortune présente, que les soldats, le caressant, se plaignoient à Dieu orgueilleusement et avec impiété, de ce que le roi François n'etoit pas leur maître pour leur faire conquérir tout le monde, et de ce que, licenciés par l'Empereur, et libres de leurs sermens, ils ne combattoient point sous ses ordres : de manière que le seigneur don Alarcon, capitaine de sa garde, fut contraint de resserrer la libéralité du roi, et d'arrêter la familiarité des soldats 1 . » Car la conséquence s'en fust emprès en suivie, le voyant après si libéral, et eux si affectionnés à louer sa libéralité et ne la refuser poinct, et aussy qu'ils l'avoientveu si vaillant et si généreux, et faire généreusement en la battaille, et n'avoient encore ny veu ny senti ce que l'empereur sçavoit faire : car, comme j'ay dit, bien tard se mit-il à se mettre en campaigne; si bien que l'un estoit tout fait desjà, que- l'autre estoit tout neuf. En ouoy nous noterons aussy que le naturel de I Espaignol est fort avare, et aymera mieux la bourse de son ennemy où il n'y aura que
ïav.ui de Dios, parque el rey Francisco no cra su seiior, para conquistar lodo el mundo, o parque dlos leniendo licencia dei emperador, liLn-s de jura me nui, no combaiian JÏendo el su capilan : lanto que el senor de Alarcon, capitan de mi goardU, lue forzado de refrenar la corlesia y liberalidad dcl rey, y la familiaridad de lus mldados.
I . Le leite de l'édition L. Lalanne ajoule : Ce qu'il avait raison (eu quoi Alarcon avait raison) car la conséquence, etc.
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deux escus, ou une petite rançon, que de le tuer, comme en toutes les guerres où ils ont estes s'est apparu; car les Espaignols desroboient, et les Tudesques tuoient.
Un Espaignol voulant monstrer la grande puissance qu'il avoit en sa ville, où il se tenoit, il disoit : « Il est en mon pouvoir d'introduire ici les Maures, de crier du vin, de vendre du vinaigre, et de réussir dans tout cela '.» Voylà un gallant qui avoit beaucoup d'autorité en sa ville, et lavantoit très bien et glorieusement !
Comme j'ay dict cy-devant qu'aucuns soldats espaignols ont estes insolens de paroles à leur empereur, sur cela il me souvient d'avoir k'Li en un livre espaignol, et l'avoir ooy confirmer à deux vieux gens d'armes francois, qu'estant Anthoyne de Levé une fois uans Milan pressé pour le payement de ses soldats, tant Espaignols que Tudesques, et ne sçachant de quoy faire argent, il s advisa « que personne ne pût cuire de pain, ou avoir de farine chez soy, que ceux qui auroient affermé ce droit; et il leur faisoit payer par chaque charge trois ducats de droits; avec cette monnoie il paya largement les Allemans et les Espagnols'» . A quoy fut faite une risée parmi les Espai-
]. Eslà en mi niano meter Maros en la lierra, y puedo pregonar vinn, y vender vinagre (J) y salir à bien ton lodo
l. Que ningimo pudîese cocer pan à lencr harina eu su eau sïno los que habian arrendado, y a estosles hada pagar por cada carga 1res ducados de derechos: ton esta maneda pagô abundanleincnte las Tudesc&s y Espahales.
(ai E( de vendre du vinaigre quand je lais crier du via.
r68 Rodomontades espaignolles.
gnols, et mocquerie, tju'ilssemirentàappeller l'empereur « l'empereur Charles, gentilhomme hmi Tancer ' i> Mnk nnnrlnnr In nci'-f» ça Tniirm
boulanger ' >< . Mais pourtant la risée se tourna après contre eux; car on se mit à les appeller « les soldats de la pagnotte 5 », ce qui leur estoit le plus grand despit que pour lors on leur peust faire, et la plus grande injure qu'on leur eust pu dire : et voylà d'où est venue la première dérivation des soldats de la paignottc, dont despuis en Piedmont on les appelloit de ces temps soldais de ti pégnotte. Or, faut noter que, quelque temps après, l'empereur Charles s' estant sorti de son Espaigne, et mis en campaigne, il produisit tant de braves fruicts de luy et de sa valeur, que les soldats espaignols se mirent à dire en riant parmy eux : « Par Dieu ! présentement, nous ne sommes plus soldats de l'empereur boulanger, mais de l'empereur guerrier 1 , n Et, certes, il l'estoît, et très-bon : aussy le pensoit-il bien estre, ainsy qu'il se vanta, à son retour
i , Eraperador Carlos, senor hornero (a).