‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 2)Chapitre 50 sur 77 · I. Mauvais fortune · texte numérisé non relu

I. Mauvais fortune

i, Lui donna le mulet quand il sortit des pages.

]. Qui sont subtils et qui excellent en ce genre. Uvcr la

.; encore en langue d'oc MKr lïceller, par allusion

à la propriété qu'a l'ambre trotté de soulever certains corps

légers comme la paille. De là aussi le terme connu fin

ai4 Discours sur les sermens

de choses dont l'on a veu de grands miracles.

Je cuydois n'allonger ce petit traicté des Juremens espagnols tant comme j'ay faict. Mais, comme un propos aineine l'autre, je me suis perdu un peu en ces petits contes precedens, qu'il vaut mieux dire que raconter ces énormes juremens et blasphèmes, quisont par trop scandalleux, et très-nuisibles à 1 l'ame, et plus qu'on ne pense 1 . Et m'estonne qu'on ne s'en corrige mieux qu'on ne faict. Mais, à ce que j'ay veu et pratiqué, il n'y a guieres peuple, de quelque nation que ce soit, qui ne s'en ayde fort vilainement. Les François s'en accommodent aussy bien que les autres, et mesmes les Gascons, voire plusieurs Francimans', et sur tout les soldats et advanturiers de guerre, ainsy qu'en couroit le temps passé le proverbe : H jure comme un advanturkr, ou comme un sergent qui prend et tient son homme aa collet. Les lansquenets jurent estrangement aussy. Bref, tous s'en aydent, et principalement les Italiens; car ifs prennent Dieu, la Vierge Marie, et tous les saincts et sainctes, par le haut, par le bas, par le milan, que c'est chose fort abhorrable. Ceux qui en ont pratiqué îe pays en confirmeront mon dire.

Je vis une fois (je ne diray plus que cestuy-

i. Comme on l'a vu déjà plus haut, l'auteur ne jamais. quand il raiile à propos de religion, de a aussitôt â couvert en ajoutant quelque correctif,

2. Nom donné par les Français du Midi à ceuï du Non ainsi qu'aux gens de tout pavs se piquant de parler le tx langage de Paris, C'est avec ce dernier sens que le n semble placé ici .

ET JUREMENS ESPAIGNOLS. 21

cy) un capitaine de galleres italien, genevois 1 , que je ne nommeray point, qui suivoit M. le grand prieur de France de la maison de Lorraine. Estans sur mer, ainsy que nous estions prests à passer le goulphe de Livourne, qui est très-dangereux, jouant aux dez contre un autre, luy ayant livré dix pour son poinct et sa chance, et rencontré et pris pour luy quatorze, il se mit, en tirant les dez, à dire par trois fois : « Fais quatorze, ô Dieu! ou tu perds une ame chrétienne*. » En ce disant, il fit la chance de son homme, et luy perdit.

Puis, continuant et renforçant plus vilainement son blasphème, il dist : « Je vois bien que Dieu me veut aujourd'hui précipiter en quelque malheur ; mais tu mentiras, dit-il en regardant le ciel, car je ne jouerai plus 8 . » Et, prenant les dez, il les jetta dans la mer, en se retirant avec une perte de trois cens escus.

Ce blasphème porta si grand malheur, aue nous estant engoulphés en cedict goulphe, seize galleres qu'avoit ledict M. le grand prieur courrurent grande fortune, et cuyderent quasi toutes périr. Mondict sieur le grand prieur ayant sceu après le blasphème dudict capitaine, Pen tança très-aigrement, et qu'il n'y retournast plus, autrement il luy fairoit

i. Génois.

2. Fa quatordici, messer Domine Dio (messire Seigneur Dieu) ; o tu perdi un anima cristiana.

3. Yo so ben che messer Domine Dio mi vol dar oggi qualche stretta ; ma, tu mentirai, dit-il en regardant le ciel, ch'io no giuocarô più.

216 Discours sur les sermens.

sentir : lequel il laissa en le voyant contrit et repentant, et que luy-mesme eut ie plus grand peur que tous les autres durant la tempeste, Il avoit raison; car Dieu s'en irrita, comme ii fit paroistre. Du despuis il s'en corrigea, et le vis ne jurer ni blasphémer plus tant comme il faisoit : et, quand on luy en faisoit la guerre

3u'il estoit devenu sage, il respondoit : a Le anger de Livourne m'épouvante encore'. »

Il seroii besoing que Dieu quelquesfois donnast tout à coup ainsy des chastimens à ceux qui le jurent si execrablement. Ils s'en corrigeroient, et les autres y prendroient exemple : car enfin ce n'est qu'une accoustumance a à s'en deffaire, ainsy que j'en ay veu l'e rience en plusieurs.

Page 1