‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 2)Chapitre 51 sur 77 · D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE · texte numérisé non relu

D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE

qu'ont faites aucuns grands capitaines et comment elles valent bien

autant quelquefois que les combats.

' souvent ouy dire à de grands \ capitaines et généraux d'armées, que ) les retraites belles ei les demeslemems de combats 1 méritent bien autant de louanges que les exécutions, chose n'estant si difficile en guerre que celle-là. Et le capitaine qui faict une belle retirade devant son ennemy, est bien autant à estimer que celuy qui le combat ; d'autant, disoient-ils, que le moindre capitaine qui aura du cœur peut combattre et bien se retirer. Sur lequel subject nous en avons une infinité d'exemples, tant antiques que modernes. Et d'autant que j'ay protesté de n'en produire point d'antiques, pour estre trop communs et sceus d'un chaseun, je n'en produiray que de nos modernes; et pour le premier, j'en prendray un du mar-

etïrer ses troupes de la mêlée, ralliement.

2l8 D'aucunes retraites de guerre.

quis de Pescayre, don Fernando d'Avalos. Ce brave marquis donc ayant chassé les François de l'estat de Milan, avecques M. de Bourbon; et ayant esté persuadé et fort pressé par luy pour passer en France, il vint à son très grand regret en Provence, quasy en despit de Juy 1 , « parce, disoit-11, que le naturel des hommes bannis de leur patrie est tel, que, conviés d'une petite espérance, facilement s'embrouillent en quelque difficulté que ce soit, et jamais, au commencement des choses, ne mesurent les périls avec la raison ; et qu'il n'y avoit folie plus grande qu'avec un capitoine banny et déclaré en plein jugement traître, et avec petites forces, s'embarrasser et entreprendre de faire la guerre dans un royaume où les François , très affectionnés au nom royal, avoient accoustumé, non-seulement par amour naturel, mais quasi par vile servitude et commandement, à estre fidèles, voire quasi adorer le visage de leur roy, comme si c'estoit quelque déité occulte; abominant grandement le vilain nom de traistre, desquels n'en avoit eu d'aucune mémoire qui se fust rebellé de son roy légitime. Toutesfois, se confiant en la valeur et courage de ses soldats, il entreprit ' guerre et passa '. n

i . Dans les ftodomontatlet , Brantlidme varie et représente le chef de l'armée d'invasion comme irompé par les rappris d'un espion.

2. Porque sabia bien, deria él, que la naluraleîa de lodas loi deslerrados es ta!, que convidaâos de una muy pequena esperanza, fàdlrncmc- se onvucktn en qualquiera dificultad ; y que, en los principes de las cosas, no mieden ningun peligro con la raion ; y que mayor locura no podia ser que,

ne

D'aucunes retraictes de guerre. 219

Et d'abordade allèrent assiéger Marseille,

gardée si bien par ceux qui estoient dedans

qu'ils y firent très-mal leurs besoignes. Et s'y

"voulant opiniastrer, le roy eut loisir de s'armer

et aller à l'encontre d'eux, faisant si bonne

diligence, y ayant premièrement envoyé M. de

Longueville et luy après, qu'il fallut à M. de

Bourbon et au marquis songer à faire leur

retraicte et à grands pas pour estre si vivement

poursuivis par le roy et ses forces, que ce fut

à eux à faire si grandes et vilaines traictes par

ces chemins raboteux de ces hautes (et horribles

à voir seulement) montaignes des Alpes, qu'on

en ouyt jamais parler de telles.

« De telle manière, disent les Espaignols, que les soldats, en vingt-trois journées de voyage, firent leur chemin avec tant de prestesse et de nécessité, qu'estans tous quasi sans souliers, étaient contràincts d'envelopper et couvrir leurs pauvres pieds, tout espinés et esgratignés, de quelques cuirs faicts de fraisches peaux de

con un capitan desterrado, que en publico juicio habia sido condenado por traydor, y con tan poco exército, emprender de combatir un reyno riquisimo en donde los Franceses, aficionados al nombre real, estaban acostumbrados, no solamente por amor natural, pero quasi por servil obediencia, à série fieles, y aun quasi adorar el rostro de su rey, como si fuese una gran deidad oculta , abominando grandemente el nombre de traydor, y no habiendose jamas rebelado alguno de ellos jamas contra su rey légitime Pero, confiando en el valor de sus soldados y ànimo, emprendiô la guerra, y pasô. — Les textes espagnols cités dans cette partie sont empruntés à l'historien Vallès, comme l'a reconnu M. Ludovic Lalanne. — Le titre pris par Branthôme est beaucoup trop ambitieux ; les faits et les hommes dont ils parlent ne justifient point l'épithète de grands.

2îo D'aucunes retrmctes de guerre.

bestes. Et, parce que l'artillerie ne pouvoit suivre, le marquis la fit rompre avec du feu, et en fit mettre les pièces du métal sur des bestes de charge : et , encore qu'il eust en son camp et tirast après lui plus de douze mille bestes de charge et de carreage, il ne demeura en chemin un seul clietif bagage de soldat; et ainsi sains et sauves arrivèrent à Pavie, lieu de seureté, et passèrent le Po '. »

Toute ceste diligence et belle retraicte est digne à estimer en la façon de laquelle le roy les pressoit, et telle qu'entrant par une porte dans Milan, son ennemy passait par l'autre.

Le marquis se monstra là un très-habile et grand capitaine. Aussyd;t-onde luy que drsa nature n'estoit grand vanteur, mais ne se peut en garder qu'il en s'en vantasi et en fist une grande ostentation , comme disent les Espaignols.

■ De ce seul faict et retirade, qui en nulle chose ne fut pareille à ur.e fuite, comme d'une chose de grande admiration, on dit que le marquis de Pescayres'en souloit fort glorifier; estant autrement fort arresté à parler et bla-

I. De la] manera, diceti los Espanolcs, que los îoldados, en veinte y Ires dias de viage, hideron su camino con tanla prcslera y pacienria, que, esiando quasi lodus sin zapatus, se cubriéron loi pics desollados (on cueros réticules de animales. Y, porque la anilleria non podia caminar, d marques ton un fuego hiio rorapcrla, y puso los pedaios del meial en bestias de carga ; y por e.io, annqu-e trjjesc consifiii mas de dote mille carruages 6 bestias de carga, no dex6 un solo bagage de saldado en camino tan largo y enojoso, y asi lodos sanos y salves llegiron i Pavia, Ingar de loda seguridad, y pasaron el Po.

D'aucunes retraictes de GUERRE. 221

sonner de soy-mesme, misant avec une grande modestie !es choses qui luy tiraient â louange : donnant â entendre qu il estoit assez seul content avec le fruit de gloire qu'il tenoit en sa propre conscience, lequel fleurissoit mieux et plus*heureusement en la bouche d'autruy qu'en la sienne 1 . ■

Et certes, il falloit bien que ce brave marquis estimast bien ceste retraicîe pour un grand exploict de guerre, puisque ses beaux combats il taisoit, et en ceste retraicîe ne se pouvoit garder qu'il ne se louast grandement, comme tous grands capitaines l'ont loue'e, et surtout M, le connestable', qui aydoit fort à luy donner la chasse pour ce coup.

Une autre belle retraicte fit ce brave Philibert de Chaslon, prince d'Orange, le non-pair de la Flandres de ce temps-là, lorsqu'il se retirasi bravement après avoir faict tous les beaux debvoirs de guerre avecques une fort petite armée sortie du sac de Rome. Car encor qu'elle y fust entrée grande, si n'en sortit-elle de mesmes, estant le naturel des soldats, après s'estre enrichis d'un grand butin, se desbander et s'en aller. Pour attirer au combat M. de Lautreq, deux fois plus fort et plus

1. De es» sola haiufia y retirada, que en ninguna cosa lue semejante i liuyda, de grau adiniiadon dken que acosrumbraba gloriarsc el marque! de Pestara, sieudo en olra mariera muy comedido en blasonar de si mismo, callando ton singular modesiia las cosas que le iraian lonr; dando à sntcndcr que él eitaba contealo loin con aquel fruro de gloria que lenia pueslo en h propria condencia, cl quai florecia dithosameute mai en boca agena que en propria.

ï. Le connétable de Montmorency.

puissar barbe ; peschei

222 D'AUCUNES RETRAICTES [

puissant que luy, s'estant campé ' devant sa barbe à Troye dans la Pouille pour lui empescher le chemin de Naples, et M. de Lautreq ne l'ayant voulu combattre ny recevoir à la bataille, encor qu'il eust très -grande apparence de la victoire, et eust respondu : a Je ne puis donner la battaille, sans y perdre beaucoup de gens de bien, mais je les aurai la corde au col ; n (d'autant qu'il attendoit Horace Baglion, qui amenoit les vieilles bandes noires de Jehan de Medicis, qui estoient le principal, voire tout le nerf de son armée*), ce qu'ayant sceu, Philibert, la nuici d'entre un vendredy et samedy fît mettre toutes les campanes 3 des mulets dans les coffres, et sans sonner trompettes ny tambours deslogea, prenant le chemin des bois droict vers Naples. Et laissa M. de Lautreq planté et campé avec sa bravade et jactance gasconne et son altier rudoyemeni, qui portoient grands dommages certes à ses grandes vertus en jurant son obé*, car c'estoit son serment ordinaire. Il envoya, après, quelque gendarmerie et cavallerie; et donnèrent sur la queue, et en deffirent quelques-uns. Mais bien peu, pour ce coup, il fit la leçon à ce grand capitaine'. Encor dict-on

l . Le prince d'Orange s'était campé à sa barbe à Troja.

1. Phrase embrouillée où se contredit l'auteur. Si le contingent de Baglione attendu était tout le nerf du corps de Lautrec, celui-d ii'otait [a-, nVus fois plus fort.

). Clochettes,

i,. En langue d'oc, oW ou ho-bta est une exclamation marquant l'indifférence, l'insouciance, non un jurement.

t. Mais il n'eut que cette occasion de remporter un bien petit succès sur ce grand capitaine.

D'aucunes retrmctes de guerre. 235

aue, sans qu'il s'apperceut d'une apparence e mutinerie parmy les Espaignols, lansquenets, demandans leurs payes, ainsy qu'ils tirent en arrivant à Naples, ledict prince eust pris une autre résolution, mais possible ne fust-elle esté si louable que ceste retraicte.

J'ay ouy dire à aucuns anciens que, lorsqu'il fallut à l'admirai Bonnivet abandonner du tout Testât de Milan, y ayant esté très mal mené de messieurs de Bourbon et de Pescayre, et des soldats impériaux, à la retraicte qu'il luy fallut faire à Romagnano, que firent messieurs de Bayard et Vandenesse qui en avoient la charge, estant ledict admirai Bonnivet blessé, et se faisant porter en litière, s'ils n'y fussent esté tués, que la retraicte s'en alloit estre des plus signalées '. Dès qu'ils furent morts, un chascun perdit cœur, ayant perdu leurs principaux chefs et appuys, et s'en allèrent tous à la desbandade et en desordre; de sorte que les impériaux en eurent tel marché qu'ils voulurent. Et disent tes Espaignols qu'ils leur prirent sept pièces d'artillerie, que les soldats menèrent dans Milan, bien ramées et couvertes de feuilles d'arbres, en signe de grand triomphe, Tant que messieurs de Bayard et Vandenesse demeurèrent en vie, tout alla bien, et se retiroient nos François tousjours en fuite de loup*; mais leur mort apporta tout deuil, tout malheur et toute confusion. On dit que M. l'admirai en ayant donné totale charge

. Si Bayard et Vandenesse n'eussent péri, la retraite il être ucs plus belles.

' ""'-st-à-dire prêts à se retourner et i montrer les dents.

224 D'aucunes retrmctes de guerre.

de ceste retraicte à M. de Bayard (M.

Bellay y met M. de Sainct-Pol, mais l'Espî gnol ne faict mention que de messieurs i Bayard et Vandenesse), luy recommandant surtout l'artillerie qu'elle ne fust prise, M. de Bayard luy respondit ; a Monsieur, j'eusse fort désiré que le roy et vous m'eussiez donné ceste charge en fortune plus prospère et heureuse que l'adventure me traicte 1 ; jeferay en sorte que tant que i'auray la vie, je la détiendra)" si bien que l'ennemy n'en triomphera point. »

Et ainsy qu'il le dit il le tint très-bien, demeurant toujours serré sur la queue, et rendant tousjours quelque gentil combat. Mais le malheur fut qu'il eut une grande mousquetade dans l'espaule, qui le força de la douleur de mettre pied à terre : et soudain, ayant esté assisté des siens, et le voulant desarmer et porter sur des picques (car il n'y avoit soldat qui ne l'aimast et ne l'honorast plus que le gênerai), il pria chascun de se retirer et sauver, a Car, quant à moy, dit-il, je veux mourir dans le champ où j'ay combattu, n'estant bien séant à un grand homme de guerre de mourir autrement qu'armé de toutes ses armes. »

Et ainsy que lessoldatsespaignols, poursuivant la victoire, le voyant estendu, luy demandèrent qui il estoit, et qu'il se rendis! : « Ouy,

l. Bayard était d'amant pacité de Boiinivcl avait fa intrigues de la cour de i années aux bons chd's cou

x fondé à le dire quel'incaeu des Espagnols, et que les

Page 1