‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 2)Chapitre 68 sur 77 · M. de la Noue · texte numérisé non relu

M. de la Noue

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Discours sur M. de la Noue. 277

roy d'Espaigne comme cent grains de mil dans la bouche d'une truye. Et que se soucie ce grand et riche roy de cent mille escus, puisqu'il en a tant de tous costés, qu'une si petite somme ne luy est jamais en ligne de compte, ny mesmes tumbée en ses coffres? De sorte que, si M. de La Noue les a livrés, ce qui n'est encore, ledlct roy les a distribués et donnés liberallement aux uns et aux autres, et mesmes à ceux qui l'avoient pris et tenaient en garde, encore qu'il les eust bien auparavant récompensés. Mais les recompenses de ce prince à l'endroict de ceux qui les ont méritées ne portent point de bornes.

Et si sadîcle Majesté a fait coucher dans les articles de la capitulation lesdicts cent mille escus, c'a esté plustost pour ces raisons que j'ay dictes, ou pro forma (comme l'on dit),

3ue pour autre cause, ny pour les mettre ans les coffres de son espargne. Et jamais homme d'esprit qui entend les affaires du roy d'Espaigne ne tiendra ceste maxime : que c'estoil pour les consigner dans ses coffres' ny pour s'en prévaloir.

Outre toutes ces raisons, ledict M. de la Noue dit : que M. de Bouillon venant à mourir à Genesve, après la routte * de sa grande et incroyable armée qu'il avoit emmenée en France, il pria ledict M. de La Noue, qui estoit là pour lors résidant, de prendre la tutelle de madamoiselle de Bouillon, sa sœur estant pupille; ce qu'il accepta très volontiers, [. L'auteur paraît ici prodiguer les hypothèses.

278 Discours sur M. de la Noue.

plus certes par le désir qu'il avoit de faire desplaisir à M. de Lorraine (ainsi qu'il le monstra) que pour curiosité du bien et de la personne de la fille. Car d'obligation à M. de Bouillon n'en avoit-il aucune, si-non qu'ils estoient d'une mesme religion : car d'avoir sollicité pour sa liberté, d'avoir respondu pour sa rançon, comme M. de Lorraine, rien moins que cela. Davantage, il sçavoit bien

3ue M. de Lorraine faisoit la guerre aux terres e la fille, et tenoit Jamets assiégé. Ce n'estoit donc que pour endommager M. de Lorraine, et luy faire îa guerre de gayeté de cœur.

Encore, s'il y fust esté contraint, ou de force, ou de crainte, ou de parenté, ou d'obligation, ou autre chose, ou tien que de long-temps avant il eust esté chargé de cesie tutelle, certainement il avoit quelque occasion et raison de s'en acquitter et faire valoir, el s'ayder des raisons des jurisconsultes, qu'il allègue tant en sa déclaration, par lesquelles le tuteur est obligé et lié estroietement pour son pupil ou pupille. Mais, sur la plus chaude colle' qu'il venoit de recepvoir des bienfaicts de M. de Lorraine, il s'est allé charger de ceste charge, afin d'avoir meilleure couieur pour couvrir sa mecognoissance.

il est bien vrai qu'il monstra, par apparence et quelques effects feincts, qu'if vouloit faire accord entre ces deux maisons de Lorraine et Bouillon, qui de longue-main s'en veulent à cause de leurs biens naturels de Bouillon,

e. Applitaiion.

pas

Discours sur M. de la Noue. 379

jadis aliénés si honorablement par leur brave ayeul Godefroy pour la guerre saincte. Mais soubs main il entretenait tousjours le brazier, comme il parut : car luy estant recherché par M. de Lorraine du vray moyen pour à jamais rendre ces deux maisons amyes et unies, de faire le mariage entre M. de Vaudemont, troisiesme fils de M. de Lorraine, beau et gentil jeune prince, il en fit response telle qu'elle luy pleut, par un très maigre mot. Mais pourtant après il ne se peut engarder de dire qu'il seroit bien à desloysir d'accorder ce mariage, veu qu'ils estoient divers de religion, et que jamais il ne l'accorderoit à personne quelconque qu'il ne fust de la sienne. S'il fust esté accordé avec ce prince de Vaudemont pourtant, il eust fait un œuvre bon et pie, pour avoir mis en paix ces deux maisons. Voilà les raisons que M. de Lorraine allègue.

Quant à M. de Guyse, M. de La Noue confesse et advoue dans sa déclaration luy avoir pareille obligation qu'à M. de Lorraine. Il le peut bien dire, selon les effects qui s'en sont ensuivis. Et 1 croyque c'a esté luy qui le premier en a ouvert le propos de sa délivrance, et le premier travaillé, et vais dire comment. Environ deux ans devant qu'il sortist, estoit allé un gentilhomme italien aux bains de Spa, lequel estoit a M. de Guyse, non pour besoing qu il eust d'y aller, mais pour y conduire une maistresse dont il estoit serviteur. Je ne puis ias bien me souvenir du nom, je l'ay oublié;

i, Branlhûme, je

28o Discours sur M. de la Noue.

mats il estoii de haute taille et noiraud. Son chemin fut de passer par Limbourg où est oit M. de La Noue prisonnier. Il luy prit envie de sonder s'il pourroit entrer dans le chasteau; et, ayant fait sçavoir au capitaine que c'estoit un gentilhomme qui estoit à M. de Guyse et Ferrarois, et qu'il demandoit à luy baiser les mains et voir le chasteau, si son plaisir tel estoit, le capitaine ayant entendu ses qualités le fit entrer aussy tost. Car s'il fust esté François ou à -un autre qu'à M. de Guyse, la porte luy eusi esté fermée. Estant donc entré, après avoir salué le capitaine et l'avoir entretenu, et veu à plaisir le chasteau et la forteresse qui est très-belle, que le duc Charles, dernier de Bourgogne, avoit faict bastir, il le mena voir M. de La Noue, lequel pour lors avoit esté eslargy, et ne tenoit si estroicte prison ny cruelle comme auparavant. Et, s'estant mis à l'arraisonner, M. de La Noue, scachant qu'il estoit à M. de Guyse, le pria de luy dire qu'il eust pitié de luy et qu'il l'aydast à le tirer de ces ténèbres et misères, s'asseurant qu'il n'y avoit ny roy ny prince en la chrestienté qui le peust faire, si non luy, pour la belle opinion et estime qu'avoit le roy catholique 1 de luy, et la grande faveur et amitié qu'il luy portoit; que bien difficile serolt la chose s'il ne l'obtenoit de luy, car il le scavoit bien; et que s'il luy plaisoit Sa Majesté supplier pour luy et sa liberté, qu'il l'obtiendroit facilement. Que si sa bonté estoit

l. Le roi d'Espagne.

Discours sur M. de la Noue.

telle et si généreuse envers iuy que de l'obli ger de ceste délivrance, qu'à tout jamais employerait sa vie, ses moyens pour luy faire service; et que quand il auroit parlé à luy, qu'il luy monstrerok au doigt et qu'il ouvriroît les moyens par lesquels il luy en pourroïl faire beaucoup 1 .

Ce gentilhomme ne faillit, aussy tost tourné en France et à la cour (qui estoit alors à Sainct- Maur), rapporter toutes ces paroles à M. de Guyse, lesquelles mondict seigneur me fit cest honneur de me dire, à moy, dis-je, Branthome, qui escriscecy, d'autant qu'il m'aymoit, et me tenoit pour son serviteur assez privé.

Et me le dit de telle façon. Un jour qu'il entroit en la chambre de la reyne mère du roy, et ce gentilhomme après luy, l'huyssier de chambre de ladicte reyne, nommé M. de Virard, autrement dict Gorge, qui avoit esté à madame de Nemours, me dit : « Voilà un gentilhomme qui vient de voir M. de La Noue vostre grand amy, qui vous en dira des nouvelles, et ce qu'il a apporté de sa prison à M. de Guyse. »

Alors moy, voyant M. de Guyse à la ruelle du lict de la reyne, et fort à desïoysir', je vins à luy et dis : a Monsieur, vous avez sceu des nouvelles de M. de La Noue par un gentilhomme qui l'a veuf — Ouy, mon fils (encore que je fusse bien esté son père; mais il m'appeloit ainsi quelquesfois), me respondit M. de

■ . Et qu'il révélerait les moyens par lesquels il pourrait ensuite faire beaucoup pour M. de Cuise.

l. Fort promptement.

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Guyse fort familièrement, j'en ay sceu »; et me raconta tous ces mesmes propos que j'ay cy-dessus escrits. Alors je luy dis librement : « Monsieur, et vous qui estes si généreux, brave et vaillant, ne voulez-vous pas faire quelque chose pour vos semblables? M. de La Noue l'est tel : vous le sçavez, vous l'avez veu aux affaires; obligez-le à vous par un tel bienfaict. s II me respondit : « Je le voudrois bien, mon grand amy, car le pauvre homme, qui est un si grand capitaine, me fait pitié; mais je m'asseure que le roy m'en voudroit mal; car il ne l'ayme point, et se plaint fort de luy, et si s'entend avec le roy catholique pour la grande longueur et détention de sa prison. — Vous avez raison, monsieur, luy repliquay-je, car je suis esté si hardy d'en parler à Sa Majesté, qui m'a rabroué bien loine, me disant que c'estoit un ingrat, et qu'il estoit bien là où il estoit et lu où il luy lalloit, et que je ne luy en parlasse plus.

Toutesfois, continuay-je à M. de Guyse luy dire : Ne laissez pour cela, monsieur, à vous employer pour cest honneste homme ainsy captif misérablement; Dieu ei le monde vous en sauront bon gré, et si l'obligerez à vous immorîellement; et pourrez faire cela soubs bourre, si finement et excortement que l'on n'en sentira que le vent, n M. de Guyse, alors me regardant d'un bon œil : « Laissez faire, dit-il, nous ferons quelque chose si nous vivons, n Et despuis me disoit souvent : « Je croy, monsieur de Bourdeille (car il m'appelloit tousjours ainsy), que nous ferons quelque

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chose pour rostre homme; j'y ai mis desjà de bons fers au feu. »

Je croy qu'il s'y employa bien aussy pour M. de l.a Vallée, qui avoit esté gentilhomme de la chambre de M. le cardinal de Lorraine, et son grand gouverneur autrefois, et appartenoit de quelque chose à monsieur ou J madame de La Noue. Et si 1 , quelque temps avant, il avoit employé ledict M. de Guyse, au massacre de la Sainct-Barthelemy, pour les enfans dudict M. de La Noue qui avoient esté faicts prisonniers, pour lesquels ledict M. de Guyse s'employa, ainsi qu'il me le dit une fois aux Thuilleries. J'allègue tous ces noms et circonstances, afin qu'on ne me trouve point menteur ou comrouveux.

Enfin tant y a, mondict sieur de Guyse a si bien servy M. de La Noue en cecy, qu'il le faut dire le premier autheur, et M. de Lorraine. Je ne sçay comment il n'a recognu ce bienfaict à l'endroict de M. de Guyse despuis. Je pense qu'il n'eu! loysir de luy estre cognoissant; car le pauvre prince vint à estre tué à Blois. Bien est vray que messieurs de Lorraine et de Guyse estoient si proches, si unis, si alliés en ceste guerre, que qui frappoit l'un frappoit l'autre : et, à ce que j'ay ouy dire à une personne, mondict sieur de Guyse n'en estoit guieres content; mais il ne le publioii pas, car il estoit très-sage et retenu prince. Il n'y a eu que M. de Lorraine qui s'en soit ressenty, et M. d'Aumale à la battaille de

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Senlis, où M. de La Noue luy coasta bon.

Voilà, en sommaire, les bienfaicts de ces deux princes et les mescontentemens de l'un et de

Sur ce discours, il y eut un gentilhomme, en la compaignie que j'ay dit, qui prit la parole (car il sçavoit très-bien dire, et avoit un très-bon esprit), qui, alléguant les raisons de M, de La Noue qu'il met en sa déclaration, se mit à proposer une question, et à la deftendre fort et ferme : à qui l'on est plus tenu, ou à son bienfaicteur, et à faire pour luy, ou à sa patrie et à son roy, et pour eux s'employer. « M. de La Noue, dit-il, a porté pour ses plus belles raisons qu'il sçait bien qu'on l'accusera d'estre ingrat envers son bienfaicteur, à cause qu'il porte les armes contre luy ; mais c'est en deffense qu'il ne peut abandonner sans estre convaincu de plus grande ingratitude à son pays et a son roy. Voylà donc comment i) se convainc d'ingratitude, puisqu'il nomme l'autre plus grande ingratitude, et allègue ce brave bastard d'Orléans, La Hire et Poton, qui deffendlrent si bravement le royaume de France qui estoi! tout en bransle et combustion. — Vraiment! il en doit bien faire la petite bouche, de sa patrie et de son roy, dit le gentilhomme ! cela seroit bon si jamais il n'avoit porté les armes et contre sa patrie et contre l'un et l'autre, et contre son roy qu'il faut chèrement chérir, et luy qui estoit des plus vaîllans et meilleurs chefs de la trouppe, s'il n'eust aydé à les ruyner, et les mettre du tout en bransle. Sans

Discours sur M. de la Noue. ï8}

cela, ses raisons seraient très-bonnes et nullement dissimulées, et luy digne de s'accomparer en loyauté à ces braves capitaines, qu'il a mis en avant pour son mirouer, s'il eust fait comme eux, qui, de leur vie, ne desgainerent l'espée contre leur roy ei leur patrie ; comme a faict M. de La Noue, qui, par l'espace de vingt ans, n'a faict que tremper la sienne dans les entrailles de ses plus fidèles nourrissons. Et, quand tout est bien dici, il n'avoit si grande obligation, ny à son roy, ny à sa patrie, qu'il le chante si haut; car, 1 un et l'autre l'ont désiré cent fois mort, s'il eust eu autant de vies. Et croy fermement que, sans feu M. de Martigues, aux deux battailles que j'ay dict ci-devant, où il fut pris, il eust passé le pas ' ; mais M. de Martigues disoit tousjours au roy, qui estoit alors Monsieur, nostre gênerai : « Monsieur, vous sçavez que j vous ay tousjours dict que jamais je ne vous parlerois ny importunerais pour huguenot du monde, si-non pour mon Breton {ainsy appelloit-il tousjours M. de La Noue). Sur-tout je vous demande sa vie », qui luy estait librement octroyée, pour les mérites dudict sieur de Martigues. Par-quoy, tout ainsy que Monsieur estoit la cause efficiente à luy sauver la vie, M. de Martigues estoit la mouvante.

Et pour recompense, sur la fin de ses jours il entreprit et prit la charge du roy pour aller en Bretaignc taire la guerre à outrance à sa femme, à sa fille et à son gendre* (que j'ay

|, Le diicdeMercœur.

î86 Discours sur M. de la Noué.

ouy dire à plusieurs de sa religion), lesquels scachant l'obligation qu'il avoit à ce seigneur, ne de voit' pour tous les biens du monde prendre ceste charge du roy, ainsy s'en excuser justement, et ailleurs aller faire la guerre. Aussy dit-on que par juste jugement de Dieu, comme par fatale punition, il fut tué à la première ville qu'il entreprit, qui estoit du principal patrimoine dudict seigneur de Martigues, qu'on nomme Lamballe*. Aussy on dit qu'il en prophétisa sa mort, allant en ce voyage; a car, disoit-îl, je m'en vais mourir à mon giste, comme le bon lièvre » . Son coup luy fut à la teste, qui estoit d'une harquebusade; et n'en faisoil compte; mais au bout de trois jours il mourut. Vous diriez que les mânes toutes guerrières et bouillantes de M. de Martigues, comme il estoit quand il vivoil, s'irritèrent et s'armèrent de telle façon contre luy.

Or, pour tourner a nostre question entreprise, après avoir tout bien considéré, quelle obligation pouvons- nous avoir à nostre patrie si grande, qu'elle nous fasse tant oublier toutes les autres, ou nos bienfaicteurs surtout ? car, et qui sommes-nous en nostre natale terre, si-non un vray excrément d'yceile, qui nous produit et jette hors de ses entrailles comme un vray excrément? Y a-t-il donc

charger de telle m

l. Vers la fin, Bramho'me parle de La N vivail ; il a fait san* doule ici une addition a[

Discours sur M. de la Noue. 287

tant à nous autres de luy estre obligés? Je voudrois bien sçavoir quelle obligation peut avoir une ordure (en révérence parlant de ceux et celles qui m'oyent) à nostre corps, pour l'avoir jette hors de soy? Tant s'en faut, que le corps est plus obligé à l'estron de s'en estre jette librement, que d'estre demeuré dedans pour l'infecter davantage et luy porter et causer quelque grosse maladie. Esians donc tels excremens, telles ordures et pourritures jettées de là, nous ne luy avons pas plus d'obligation pour nous jelter dehors, que pournousrecepvoirdedansquand nous sommes morts. Encore sommes-nous plus tenus à elle lorsqu'elle nous reçoit et nous enterre, pour nous délivrer de tant de maux que nous palissons en ce monde, que lorsqu'elle nous y produit, pour y tant endurer, pâtir et travailler.

Les législateurs et les rois, les communautés et respubliques, pour se conserver, sont allés trouver ces inventions, qu'il n'y avoit rien si beau et si honnorable que deffendre la patrie et mourir pour elle et pour eux. Certainement il est vray, el rien n'est plus doux, comme dit Horace, duke pro patriâ mori, c'està-dire, mourir pour le pays'. Mais aussi, d'y estre si estroiciemeni liés que l'on en doive quitter tous autres debvoirs et obligations, ce sont abus.

1 . Tout ce que BranthiJme vient de dire es: au rebours de cette affirmation qu'il se hâte d'atténuer ensuite. Son idée de la patrie est du teste à la hauteur de sou idée de l'homme. L'alinéa qui précède soulève le cœur.

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Les Romains, qui ont esté les premiers qui ont fait valloir ceste coustume, et qui l'ont tant louée et approuvée, s'en sont bien fourvoyés autrefois; tesmoings Coriolanus, Sertorius, Sylla, Marius, César, Pompée, Anthoine, Brutus, Cassius, et une infinité d'autres autheurs et fauteurs de guerres civiles. Non que je veuille dire qu'ils firent bien de destruire et ruynerleur patrie; mais, plusieurs en ont eu très-grandes occasions de faire à ['encontre d'elle, qui a esté autant subjecte aux mescognoissances et ingratitudes que tous autres pays, tesmoings ces pauvres Coriolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion, et une infinité d'autres, desquels les noms seroienttrop longs à descrire.

Ce que je dis des patries, il s'en peut dire de mesme des roys, lesquels, pour le plus grand artifice qu'ils sont allés trouver pour se " nir et agrandir, c'est d'avoir inventé

que nos vies estoient à eux, desquelles ils s'en servent, et de nous, comme de monnoye d'oi et d'argent, qu'ils font trotter, aller, virer., tourner, depositer 1 de la mesme façon les uns comme les autres. Et, après qu'ils en oni faict, ils nous plantent-là, et ne s'en soucieni plus. Ainsy que je me plnignois d'un prince qui m'estoit tenu et à qui j'avoîs faict deux bons services : « Ne scavez-vous pas, dit-il" que ces grands, quand ils ont faict des sonnes, ils les quittent ? »

i. Laisser en dépôt.

2. Cette réflexion parait venir du prince en question, t que le ces semble le meure hors de cause.

ISCOtlRS SUR M. DE LA NOUE. 289

Ce qui ne se doit pas faire pourtant; car roy et subjects sont nomma relata, en françois noms relatifs, ce disent les dialecticiens; c'està-dire, qui sont conjoincts et qui se rapportent ensemble; car, tout ainsy que le subject est tenu de servir son roy, aussi le roy est tenu d'aymer, maintenir et caresser son subject.

Il est bien vray pourtant, et pour en parler plus sainement, que le subject est plus estroictement lié à son roy. Toutefois, le roy ne le doit abandonner en sa nécessité, ny gourmander ou tyranniser; autrement il met en desespoir le subject de faire beaucoup de choses qu'il ne devroit ny ne voudroit. Ainsy que fut contrainct ce grand prince de Melfe, lequel, après avoir faict (luy premier et quasi le dernier du royaume de Naples) ce que bon, loyal et vaillant subjectif pouvoit faire, assaiily dans sa ville pillée et forcée, et luy

Pris prisonnier, jamais ne pouvant obtenir de empereur un seul denier pour payer sa rançon, fut contrainct d'avoir recours au roy François, de la lui demander et la gaigner ainsy, en se soubmettant à son service, et, se desgageant du gage, du debvoir et hommage de fidélité qu'il debvoit à son prince, porter les armes pour luy, qu'il porta si heureusement et si vaillamment el fidèlement, qu'il en fut faict mareschal de France et gouverneur de Piedmont, le principal pays pour lors de la France, et autant scalabreux, et où il debvoit estre commis un des fidèles subjects natifs propres de la France. Qui estoit

Discours sur M. de la Noue.

cause 1 qu'on trouvoit estrange, et pou| luy s'en acquitta mieux, et avec plus de loji qu'un naturel et propre françois. Si telle o sion de se révolter ne fust esté juste, et q l'eust trouvée pour ingratitude ou trahi jamais le roy ne s'en fust servy de ceste ft» Un peu auparavant luy, en avoit fait mesmes don Pedro de Navarre, qui le \ dans Melfe; lequel, après avoir faict beauc( de services à sa patrie et à ses roys, tarp Barbarie contre les Infidèles, que contr* Ghrestiens, venant à eslre pris à Ravel n'ayant pu finer d'un seul denier pout délivrer de captivité, il fut contra'mct quitter son parly, embrasser celuy du.

François. J'en alleguerols une infinité i très exemples, et mesmes de ceux de Milan « Naples, lorsque nos derniers roys les tenai Quand ils les sont venus à perdre et à d ger de fortune, ont changé de volontés e" "occasion de victoire; et n'ont point adv Naples et Milan appartenoient de juste droict à nos roys; car et qu'eussent-ils faict? Us eussent quitté leur pays et leurs maisons, et s'en fussent venus mourir de faim en France, ainsy que j'ay veu les princes de Salerne, les ducs de Somme, d'Atrie, le comte de Gajazze, le seigneur Julio Brancazzo, et une infinité d'autres que j'ay veus à nostre cour, faisans à tout le monde plus de pitié que d'envie, et qui mouroient quasi de faim, comme mourut ainsy le prince de Salerne, qui mourut ne

i . Ce qui était chose.

Discours sur M. de la Noue. 291

laissant après soy pour se faire enterrer, comme je vis. Et n'eust-il pas mieux valu qu'ils n'eussent bougé de leur patrie et maisons, et s'accommoder au temps et au vouloir du sort?

Lorsque le petit roy Charles VIII prit Naples, le seigneur Ursin *, qui avoit receu une innnité de plaisirs de la maison d'Arragon, estoit abstrainct de 1 plusieurs liens de foy, d'obligation, d'honneur et de conjonction de sang, estant gênerai de toute l'armée royalle et connestable de tout le royaume de Naples; néanmoins, voyant qu'il ne pouvoit pas bien sauver le roy son bienfaicteur, ny se garantir des armes victorieuses de France, et ne trouvant expédient à s'engarder d'aller en ruyne avec luy, consentit, avec une grande merveille' des François mesmes, que ses enfans s'accordassent avec les François, et fissent service au roy de France. A cela nécessité les y contraignoit ; estans ces propres interests de telle nature, qu'ils font oublier les plaisirs, tant grands qu'ils soient, pour remédier à eux 4 .

Peu après, ledict roy Charles venant à perdre ledict royaume, Fabricio et Prospero Colonna, qui avoient receu tant de biens et d'honneurs du roy Charles, contraints de la mesme nécessité, et du désir de se conserver

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