‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 3)Chapitre 136 sur 179 · Après s'être tiré des boues dn chemin · texte numérisé non relu

Après s'être tiré des boues dn chemin

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de Dreux, de Sainct-Denis , de Jarnac, de Montcontour, en sçauront bien que dire; et que si la fortune luy estoit contraire en la Dattaille, pour le moins la demesloit-il bien, et s'en retiroit si honnorablement, qu'on ne sçauroit lui reprocher qu'il eust pris l'espouvante et s'en fust fuy, comme ont faict beaucoup de capitaines après leur battaille perdue, dont les livres sont tous pleins. Tant s'en faut, qu'après la battaille de Dreux, ainsi que nous pensions tout gaigné pour nous et tout perdu pour eux, les voicy venir sur les quatre heures du soir, huict jours avant Noël, à nous, environ cinq cens chevaux seulement qu'ils éstoient, que, sans la vaillance et sage prévoyance de M. de Guyse, je ne sçay que c'en fust esté, et y en eut bien d'estonnés. Et après le coup fait, et voyant qu'il n'y faisoit bon, prindrent congé de nous (et qui avoit mal, à son dam)7 et puis se retirèrent. Je m'estonne que nos histoires de nostre temps sont esté si desloyales ou ignorantes qu'elles n'ayent touché ces choses.

M. le mareschal de Bié est fort à louer que, quand les Anglois sortirent de Boulongne pour luy donner la battaille auprès du fort de Montreau, il avoit avec luy le régiment du comte Reingrave, celuy des François et des Italiens. Comme les ennemis chargèrent nostre cavallerie, elle se mit en route. Et voyant ledict sieur le desordre des gens de cheval, il s'en courut au battaillon des gens de pied, et leur dit : a ! mes amys, ce n'est pas avec la cavallerie que j'espefois de gaigner la battaille,

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car c'est avec vous » ; et mit pied à terre ; et prenant une picaue d'un soldat auquel il bailla son cheval, se nt oster ses espérons, et commença sa retraicte droict à Ardèlot. Les ennemys ayant chassé la cavallerie, tournans à luy, il demeura quatre heures ou plus sur sa retraicte, ayant les gens de cheval Tune fois devant, une autr^ à costé, et leurs gens de pied sur la queue : mais ils ne Posèrent jamais enfoncer; et jamais il ne fit cinquante pas

3u'il ne fist teste aux ennemis, estant en l'aage e soixante et dix ans.

Ce brave, vaillant, et le plus accompli prince du monde, M. de Nemours, en fit de mesmes à la journée de Meaux, où le roy fut assailly du prince de Condé, de M. l'admirai, jusqu'à quinze cens chevaux, bons et bien choisis; qui, mettant pied à terre, dit aux Suisses :

<c C'est avec vous, mes amis, que je veux combattre et mourir. Sus, marchons, et ne vous souciez. Ils ne sont pas gens pour nous, car nous nous retirerons en despit d'eux, et si sauverons nostre roy et maistre. »

Ce qu'ils firent par la traite d'un bon jour entier, et jamais les autres, ny à costé, ny devant, ny derrière, ne les osèrent attaquer. Ils ont dit despuis qu'ils ne le vouloient (mais ainsy dit le renard des poulies) ; c'est à sçavoir, car ils n'estoient pas là pour enfiler des perles. Et aucuns m'ont bien dit que bieii servit la contenance de M. de Nemours.

Nous avons de frais un très beau traict du prince de Parme. Après avoir levé le siège de Rouen et pris Caudebec (ce que j'espère de-

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duire ailleurs»), il n'y eut homme du party du roy qui ne dist, affermas! et jurast que Sa Majesté ayant recueilly toutes ses forces qui luy accouroient et affluoient de toutes parts, montant à neuf mille chevaux, le prince de Parme estoit acculé et perdu et reduict du tout à demander, pieds et bras liés, au roy miséricorde ou passage. J'ay veu une infinité de gens qui me faisoient enrager de ces propos; et m'estonnois contre eux qui faisoient profession de porter les armes, d'estre si grossiers d'avoir ceste opinion. Et là-dessus îedict prince se mocque d'eux, fait un pont de batteaux sur ceste large rivière de Seyne, qui semble la plustost une petite mer au une rivière (cas esmerveillable!), et passe, luy et toute son armée ; et tout blessé qu'il estoit se retire dans Paris avec si belle ordonnance de battaille qu'on ne luy sceut jamais que faire, si-non luy donner sur la queue et deffaire quelque cent chevaux, et ravager un assez grand bagage qui ne pouvoit suivre le camp.

Je ne sçay comment l'on doit appeler cela, si-non une très belle retraicte d un grand capitaine, et fort louable. J'en dirois une innnité d'autres, mais je n'aurois jamais faict. Il ne se faut pas tant opiniastrer et durer sur un mesme suDJect; faut varier.

Or, pour faire une belle fin et la bien couronner, j'acheveray par une très-belle retraicte que fit M. de Guyse à ceste entrée de grosse armée du baron Dona que j'ay dict cy-devant,

I . Branthôme en a parlé plusieurs fois; entre autres, dans ce volume même. (Rodomontades.)

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leauel, pour un grand capitaine qu'on sçait qu il estoit, fit un grand pas de clerc. Car tout conquérant qui entre en un pays pour conquérir doit tousjours, quoy quil soit, chercher à combattre; et celuy qui est pour la deffense, à ne la recevoir, quand mesmes il verroit un très-beau jeu, si ce n'est par contrainte ou nécessité, ou apparence de grande victoire. Aussy M. de Guyse, qui estoit grand capitaine, luy faisoit oublier sa leçon et à tous ses reystres.

Le faict est donc tel de M. de Guyse duquel je veux parler. Luy, voulant rècognoistre , quoy qu'il fust, leur armée, et ayant envoyé messieurs de Rosne et de La Routte pour aller charger quelaues reystres qui avoient passé un pont, du haut d une colline il vit clairement l'armée ennemie et la retraicte des siens, avec apparence qu'ils ne se demesleroient pas aysement. Et estoit conseillé de tous ceux qui estoient avec luy de se retirer, n'ayant forces bastantes pour recueillir ses chevaux-legers, ny mesmes pour soustenir un si grand faix, n'^estant point armé ny bien monté (car il estoit allé seulement sur un courtaut. et tout desarmé, en dangier de se perare, loing de deux lieues de son armée, demeurée sans chef ny commandement), et qu'il verroit plustost l'ennemy sur ses bras prest à le charger, que d'avoir receu le commandement de se mettre en ordonnance.

A toutes ces remonstrances il fit lors res-

Eonse d'un très- brave guerrier, et pleine de ardiesse. « Je sçay, dit-il, adressant la parole

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à M. de La Chastre, et recognois en quels termes sont nos affaires; à quoy il se peut pourvoir par hardiesse et prudence. Je feray un traict que j'ay en la fantaisie. Je prends la charge de faire ceste retraicte ; et vous, allez donner ordre à l'armée, et retirez nos forces dans ce destroict du Pont à Sainct-Vincent ; et l'ordonnez pour me recevoir, et l'ennemy aussy, s'il nous suit jusques-là. »

Or, il faut noter que comme c'est la coustume, principalement des François plus que de nulle autre nation, de s'advancer tousjours sans commandement et à la desbandade, qui sur bidet, qui sans armes, il s'en trouva alors assez oui cuyderent apporter de la confusion et du désordre; et à la vérité, sans la présence de M. de Guyse, il y en eust eu à bon escient. Mais ce prince n'estant pas moins heureux que valeureux, avec tel amour et affection parmy les siens, se présenta à la teste de ses chevaux-légers, l'espée au poing, en pourpoint, sur un courtaut, parlant aux uns en italien, aux autres en françois, nommant et appelant les capitaines par leurs noms, les exhortant de ne s'estonner point, et de croire qu'il les conservoit ou qu'il se perdroit avec eux, et qu'ils fissent seulement ce qu'il diroit.

Sa présence et son authorité eut tant de pouvoir sur toute ceste trouppe, que chascun demeura ferme sans 'crainte du dangier, et attentif à ses commandemens, se retirant auprès de luy sur le haut d'un costeau faisant teste à l'armée ennemye qui passoit à la file sur le pont de Peligny. Et firent par leur

bonne mine et contenance tenir bride aux plus advancés jusqu'à ce qu'il fist sa retraite, poussé par un gros ost de sept cornettes de reystres qui marchoient furieusement, et devant eux trois cens chevaux françois, et six ou sept vingts harquebusiers à cheval qui commençoient à monter la colline, qui estoit si roide qu'un cheval qui l'eust montée au trot se fust mis hors d'haleine. Ce qui donna temps et loisir audict seigneur de Guyse d'effectuer ce traict dont il avait parlé. Se retirant environ dix ou douze pas en arrière (les ennemys perdant veue de luy), çt prenant temps à propos, il tourna tout court sur la main gauche, à la droite des ennemis, et gaigna par un petit vallon un gué de la rivière de Modon, ou il y avoit un moulin. Et passa la rivière sur le costé d'où venoit et marchoit l'armée des huguenots, s'estant toute la cavallerie tellement advancée pour venir à l'allarme et secours des premiers, qu'il ne restoit à ceste queue que des Suisses qui ne le pouvoient ny arrester, ny suivre, ny offenser. Et, coulant le long de la rivière, se mit au pas à faire sa retraicte à son aise, repassant vers les siens à un gué à cinq cens pas de sa place de battaille.

Les huguenots ayant gaigné le haut de la colline d'où estoit party M. de Guyse, et voyant ceste cavallerie si près de leurs Suisses delà la rivière d'où ils venoient, furent bien estonnés, et ne se peurent de prime face imaginer que ce fussent autres que les leurs.

Néanmoins, la chose bien recognue, ils se

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mirent à les poursuivre. Mais, arrivant au gué où avoit passé mondict sieur de Guyse, il s'y trouva dix ou douze harquebusiers du sieur de La Chastre, qu'il avoit mis dans un moulin, qui servirent grandement, le débattant et gardant avec telle resolution et opiniastreté, qu'ayant tué quelques hommes qui s'advancerent d'essayer de passer les premiers, les autres tindrent bride, attendans leurs harquebusiers; lesquels mettans pied à terre, forcèrent le moulin, prirent ou tuèrent tout ce qui estoit dedans. Et y moururent ces braves soldats bravement et honorablement, vendans bien leur vie et chèrement à leurs ennemys, faisans un grand service, donnans loisir par leur perte audict sieur de Guyse de gaigner plus de chemin. Si M. le connestable, à sa retraicte 4e Sainct-Quentin , eust mis aussy des harquebusiers dans un moulin qui estoit là près, il ne se fust perdu. C'est ce que les grands capitaines tiennent aussy qu'il faut raire ; quelquesfois perdre et hazarder une petite trouppe : et ne la faut espargner pour en sauver une grande.

Et ainsy se rendit M. de Guyse, sans aller plus viste que le pas, à la place de battaille de son armée, qui estoit fort bien logée en un estroit entre les vignes et la rivière de Modon, ayant le logis du Pont Sainct-Vincent à dos.

Et notez que l'armée de mondict sieur de Guyse ne montoit pas à olus de six mille hommes, ayant en teste a combattre ceste grosse armée composée de cinquante mille hommes. Et à leur barbe et nez se retirer si

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bravement! En quoy faut admirer l'asseurance, le jugement, la resolution, la vaillance et la conduicte de j:e grand capitaine, qui n'avoit pas encore atteint l'aage de quarante ans. Que maudites soient les misérables et détestables mains qui le massacrèrent et Postèrent à nostre France! Que s'il estoit ores en vie, elle ne seroit la proye des estrangiers, comme elle est maintenant, et mesmes des Allemands, qu'il avoit si bien estrillés.

Mais où trouvera-on et lira-on une telle retraicte faicte par le beau mitan de ses ennemis? Encore que le grand feu M. de Guyse, son père, en fist quasy une pareille devant Paris, aux premières guerres, lorsque les huguenots le vindrent par forme assiéger. Et* nous voulans faire parade de leurs reystres, que M. d'Andelot avoit amenés de frais, conauicts par le mareschal Daix', il fut donné charge à M. de Genlys d'en prendre quelques quinze cens, et venir charger quelques compaignies de gendarmes qui estoient pour lors en garde, et quelques harquebusiers et chevaux-legers, vers les faubourgs de Sainct- Marceau et de Sainct-Jacques. Je ne nommeray point les compaignies, car elles y firent trèsmal, et fuirent très- bien, au grand regret et despit de M. de Guyse, qui ayant' fait mettre ses Suisses en battaille par de là ses tranchées, et bordées d'harquebusiers, et M. le prince de

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