I . Et certainement
284 Discours sur M. de la Noue.
Senlis, où M. de La Noue luy cousta bon.
Voilà, en sommaire, les bienfaicts de ces deux
Ï)rinces et les mescontentemens de l'un et de 'autre.
Sur ce discours, il y eut un gentilhomme, en la compaignie que i'ay dit, qui prit la parole (car il sçavoit très-bien dire, et avoit un très-bon esprit), oui, alléguant les raisons de M. de La Noue qu il met en sa déclaration, se mit à proposer une question, et à la deffendre fort et ferme : à qui l'on est plus tenu, ou à son bienfaicteur, et à faire pour luy, ou à sa patrie et à son roy, et pour eux s'employer. <£ M. de La Noue, dit-il, a porté pour ses plus belles raisons qu'il sçait oien qu'on l'accusera d'estre ingrat envers son bienfaicteur, à cause qu'il porte les armes contre luy; mais c'est en deffense qu'il ne peut abandonner sans estre convaincu de plus grande ingratitude à son pays et à son roy. Voylà donc comment il se convainc d'ingratituae, puisqu'il notame l'autre plus grande ingratitude, et allègue ce brave bastard d'Orléans, La Hire et Poton, oui defFendirent si bravement le royaume de France qui estoit tout en bransle et combustion. — Vraiment! il en doit bien faire la petite bouche, de sa patrie et de son roy, dit le gentilhomme! cela seroit bon si jamais il n' avoit porté les armes et contre sa patrie et contre l'un et l'autre, et contre son roy qu'il faut chèrement chérir, et luy qui estoit des plus vaillans et meilleurs chefs de la trouppe, s'il n'eust aydé à les ruyner, et les mettre du tout en bransle. Sans
Discours sur M. de la Noue. 285
cela, ses raisons seroient très-bonnes et nullement dissimulées, et luy digne de s'accomparer en loyauté à ces braves capitaines, qu'il a mis en avant pour son mirouer, s'il eust fait comme eux, qui, de leur vie, ne desgainerent l'espée contre leur roy et leur patrie ; comme a faict M. de La Noue, qui, par l'espace de vingt ans, n'a faict que tremper la sienne dans les entrailles de ses plus fidèles nourrissons. Et, quand tout est oien dict, il n'avoit si grande obligation, ny à son roy, ny à sa
f)atrie, qu'il le chante si haut; car, lun et 'autre l'ont désiré cent fois mort, s'il eust eu autant de vies. Et croy fermement que, sans feu M. de Martigues, aux deux battailles que j'ay dict ci-devant, où il fut pris, il eust passé le pas* ; mais M. de Martigues disoit tousjours au roy, qui estoit alors Monsieur, nostre gênerai : « Monsieur, vous sçavez que je vous ay tousjours dict que jamais je ne vous parlerois ny importunerois pour huguenot du monde, si-non pour mon Breton (ainsy appelloit-il tousjours M. de La Noue). Sur-tout je vous demande sa vie » , qui luy estoit librement octroyée, pour les mérites dudict sieur de Martigues. Par-quoy. tout ainsy que Monsieur estoit la cause efficiente à luy sauver la vie, M. de Martigues estoit la mouvante.
Et pour recompense, sur la fin de ses jours il entreprit et prit la charge du roy pour aller en Bretaigne raire la guerre à outrance à sa femme, à sa fille et à son gendre* (que j'ay
I . On dit vulgairement sauter le pas pour mourir. . a. Le duc de Mercœur.
286 Discours sur M. de la Noue.
ouy dire à plusieurs de sa religion), lesquels sçachant l'obligation qu'il avoit à ce seigneur, ne devoit* pour tous les biens du monde prendre ceste charge du roy, ainsy s'en excuser justement, et ailleurs aller faire la guerre. Aussy dit-on que par juste jugement de Dieu, comme par fatale punition, il fut tué à la première ville qu'il entreprit, qui estoit du principal patrimoine dudict seigneur de Martigues, qu'on nomme Lamballe*. Aussy on dit qu'il en prophétisa sa mort, allant en ce voyage; « car, aisoit-il, je m'en vais mourir à mon giste, comme le bon lièvre » . Son coup luy fut à la teste, qui estoit d'une harquebusade ; et n'en faisoit compte ; mais au bout de trois jours il mourut. Vous diriez que les mânes toutes guerrières et bouillantes de M. de Martigues, comme il estoit quand il vivoit, s'irritèrent et s'armèrent de telle façon contre luy.
Or, pour tourner à nostre question entreprise, après avoir tout bien considéré, quelle obligation pouvons-nous avoir à nostre patrie si grande, qu'elle nous fasse tant oublier toutes les autres, ou nos bienfaicteurs surtout ? car, et qui sommes-nous en nostre natale terre, si-non un vray excrément d'ycelle, oui nous produit et jette hors de ses entrailles comme un vray excrément? Y a-t-il donc
1 . Contre lesquels parents de M. de Martigues, La Noue, se sachant son obligé, ne devait pour tout au monde se charger de telle mission.
2. Vers la fin, Branthôme parle de La Noue comme s'il vivait ; il a fait sans doute id une addition après coup.
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tant à nous autres de luy estre obligés? Je voudrois bien sçavoir quelle obligation peut avoir une ordure (en révérence parlant de ceux et celles qui m'oyent) à nostre corps, pour l'avoir jette hors cie soy? Tant s'en faut, que le corps est plus obligé à Pestron de s'en estre jette librement, que d'estre demeuré dedans pour l'infecter davantage et luy porter et causer quelque grosse maladie. Estans donc tels excremens, telles ordures et pourritures jettées de là, nous ne luy avons pas plus d'obligation pour nous jetter dehors, que pour nous recepvoir dedans quand nous sommes morts. Encore sommes-nous plus tenus à elle lorsqu'elle nous reçoit et nous enterre, pour nous délivrer de tant de maux que nous pâtissons en ce monde, que lorsqu'elle nous y produit, pour y tant endurer, pâtir et travailler.
Les législateurs et les rois, les communautés et respubliques, pour se conserver, sont allés trouver ces inventions, qu'il n'y avoit rien si beau et si honnorable que deffendre la patrie et mourir pour elle et pour eux. Certainement il est vray, et rien n'est plus doux, comme dit Horace, duke pro patriâ mori, c'està-dire, mourir pour le paysK Mais aussi, d'y estre si estroictement liés que l'on en doive quitter tous autres debvoirs et obligations, ce sont abuç.
I. Tout ce que Branthôme vient dédire est au rebours de cette affirmation qu'il se hâte d'atténuer ensuite. Son idée de la patrie est du reste à la hauteur de son idée de l'homme. L'alinéa qui précède soulève le cœur.
288 Discours sur M. de la Noue.
Les Romains, qui ont esté les premiers qui ont fait valloir ceste coustume, et qui Tont tant louée et approuvée, s'en sont bien fourvoyés autrefois; tesmoings Goriolanus, Ser^ torius, Sylla, Marins, César, Pompée, Anthoine, Brutus, Cassius, et une infinité d'autres autheurs et fauteurs de guerres civiles. Non que je veuille dire qu'ils firent bien de destruire et ruyner leur patrie; mais, plusieurs en ont eu très-grandes occasions de faire à l'encontre d'elle., qui a esté autant subjecte aux mescognoissances et ingratitudes que tous autres pays, tesmoings ces pauvres Goriolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion, et une infinité d'autres, desquels les noms seroient trop longs à descrire.
Ce que je dis des patries, il s'en peut dire de mesme des roys, lesquels, pour le plus grand artifice qu'ils sont allés trouver pour se maintenir et agrandir, c'est d'avoir inventé que nos vies estoient à eux, desquelles ils s'en servent, et de nous, comme de monnoye d'or et d'argent, qu'ils font trotter, aller, virer, tourner, depositer ' de la mesme façon les uns comme les autres. Et, après qu'ils en ont faict, ils nous plantent-là, et ne s'en soucient plus. Ainsy que je me plaiçnois d'un prince qui m'estoit tenu et à qui j'avois faict deux bons services : « Ne sçavez-vous pas, dit-il', que ces grands, quand ils ont faict des personnes, ils les quittent f »