‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 3)Chapitre 164 sur 179 · A la souveraineté de Florence dont ils étaient sujets · texte numérisé non relu

A la souveraineté de Florence dont ils étaient sujets

2. On voit par les Curiosités d'Oudin qu'on invoquait les fièvres quartaines dans les souhaits ironiques. Ici elles semblent venir en aide à une malédiction connue qu'on retrouve dans le théâtre de Molière; cela équivaudrait à : Que Us fièvres quartaines les étouffent!

ainsy du sot et du reformé, qui me nourrira ? Au lieu qu'exposant mon espée au vent, elle me donne bien à manger, et une très-belle et bonne réputation. Et, la tenant à Tabry et couverte d'un foureau, je meurs de faim et vis comme une beste, sans gloire et sans honneur.

Qu'eust faict M. de Bourbon, s'il n'eust faict ce qu'il fit .? Enfin il fust esté prisonnier, et luy eust-on faict son procès et couper la teste, comme on avoit faict au connestable de Sainct-Paul, et deshonnoré pour jamais, et luy et les siens. Au lieu qu'il est mort trèsglorieux, si jamais grand mourut, ayant vengé ses injures et offenses, pris son roy en battaille rangée, qui le vouloit faire mourir; et fut bien receu, et trouva des courtoisies aux pays estrangers, que le sien propre luy avoit aesnyées. En quoy est bien vray ce qu'on disoit anciennement :

Omne solum forti patria est, ut piscibus aquor.

C'est-à-dire :

Toute terre est terre, et tout pays est pays, et pareil et tel, à un homme généreux, comme toute mer l'est aux poissons ^

Ces exemples pourtant que je viens d'alléguer, ce n'est pas pour une maxime que je veuille tenir qu à cnaque coup on doive estre ingrat à sa patrie et à ses supérieurs, et se

I. Dans cette traduction fantaisiste d'Ovide, généreux a le sens d'homme de race, et non d'homme faisant taire son ressenti meni qni a cours aujourd'hui.

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révolter pour la moindre mousche qui leur vole devant le nez*. Mais il faut meurement songer et considérer les occasions et les subjects, et faire comme fit le feu prince de Condé, Charles de Bourbon, tué à la battaillc de Jarnac, lequel, lorsqu'il cuydaestre attrapé dans sa maison de Noyers, que M. de Tavannes disoit tenir la beste dans les toilles', et ne restoit qu'à la lancer et la prendre, il se sauva à grandes traittes avec toute sa famille, se retirant tant qu'il pouvoit, et sans s'arrester, à La Rochelle. Et là commença à tourner teste, et prit les armes ; et, pour sa deffense, il disoit que : tant qu'il avoit peu, et qu'il avoit trouvé terre, il avoit fuy; mais, ayant trouvé la mer, et ne la pouvant traverser ny nager comme les poissons, il avoit été contraint de s'arrester, de peur de se noyer passant plus outre, et se revirer au mieux qu'il put. Il eust bien mieux valu possible qu'il n'eust tenté l'hazard, et se fust embarqué et tiré plus outre, car il ne fust pas esté tué six mois après, comme il fut. Bienheureux sont aucuns qui peuvent patienter en ces choses-là, et d'autres bien malheureux sont-ils aussy.

C'est assez parlé de ces ingratitudes, parlons un peu des recognoissances, et comme

1. Branthôme est coutumier de ces réticences toutes les fois qu'il fait le révolté ou l'impie ; il croit ainsi se donner le plaisir de dire ce qu'il pense en restant en règle avec la royauté et l'Église.

2. Tenir la bête dans les toiles, c'était alors entourer de cordages et de fortes toiles le fourré où on avait reconnu la présence du sanglier. Pendant que les valets gardaient cette enceinte, les chasseurs y entraient armés d'épiéux.

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ils sont plus louables. J'ay oMy raconter à une personne grande : que le grand roy François, grand certes en tout, ne fut point si rigoureux, ny ne voulut point tant de mal, comme Ton diroit bien, aux serviteurs de feu M. de Bourbon qui le suivirent hors de France en son adversité. Quand on les luy amenoit, pris ainsy qu'ils passoient pays pour suivre leur maistre, il les interrogeoit simplement où ils alloient, et, après leurs responses (qu'ils suivoient leur maistre), sans autrement s'estomaauer, il disoit à ceux qui les avoient pris, ou bien à d'autres qui crioient : To/fe, toile, cracifige! (comme il y en a tousjours de telles gens, et s'en trouvent assez pour faire. des bons valets) « Ce seroit charge de faire mal à ces pauvres gens; ce sont pauvres serviteurs et officiers de leur maistre qui les nourrit très-bien ; ils le vont trouver pour vivre, que s'ils l'abandonnoient, ils mourroient de faim ailleurs : moy-mesme ne leur en donnerois pas, n'en estant la raison, ny aussy pour Poster aux miens pour le donner à eux. Parquoy, qu'ils se retirent, ils sont à louer pour leur loyauté. » Et par ainsy, se fondant sur de très-bonnes raisons, il n'exerça que peu de rigueurs de justice envers eux, ny mesmes ei]vers les plus coupables, ny les plus grands, auxquels il pardonna, comme au seigneur de Sainct-Vallier, estant sur l'eschaffaut, et de La Vauguyon et Louys d'Ars.

Qui plus est, il s'en servit d'aucuns, comme il fit de M. de Pomperant, lequel estoit tenu grandement à M. de Bourbon^ à cause qu'il

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avôit tué à Ambroise le seigneur de Chissay, l'un des gallands et mignons de la cour. Et ainsy que ledict Pomperant fut cherché partout, n estant bon à donner aux chiens, pour la hayne que luy portoient le roy et les seigneurs et dames de la cour, à cause de ce meurtre. M. de Bourbon le recela dans son logis (car lors les logis des grands princes estoient sacrés) et le fit esvader secrettement, si bien qu'on n'en entendit plus parler, si-non au bout de quelque temps, qu'il fallut à M. de Bourbon luy-mesme s' esvader et s'enfiiyr de France. Ledict seigneur de Pomperant le servit et le seconda si bien, qu'il le sauva hors de France heureusement par sa vaillance, resolution et prévoyance, ainsy que le recite très-bien M. du Bellay en ses Mémoires; si que, possible, sans luy M. de Bourbon eust couru une très-grande fortune. Et par ainsy, luy, brave et généreux, recognut le bien de sa vie à l'endroict de son bienfaicteur par un service signalé, avec plusieurs autres, ne l'abandonnant jamais en ses guerres et adversités.

Après la battaille de Pavie, le roy ayant cognu et esprouvé sa grande loyauté, après l'avoir envoyé deux fois en Espaigne pour sa prison vers l'empereur, M. de Bourbon vivant pourtant, le roy le prit en grâce et en son service, le remit en ses biens et luy donna honneurs et grades. Car il le pourveut d'une compaignie d'hommes d'armes, de laquelle il s'acquitta très honnorablement et vaillamment au royaume de Naples, où il mourut en servant son roy loyaument, et aussy fidellement

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en portant la croix blanche comme il avoit faict* M. de Bourbon portant la croix rouge.

Voilà l'humeur qu'eut ce grand roy de se servir d'un tel serviteur, si plein de gratitude et si recognoissant. Il n'en fit pas de mesmes à i'endroict d'un serviteur dudict M. de Bourbon, chery et très-aymé et favory de son maistre; je ne le nommeray point. Il esioit père d'un grand d'aujourd'huy, et qui a un bon grade en France*. Cestuy serviteur, et son premier valet de chambre, sçachant tous les secrets de son maistre, d'autant qu'il se fioit en luy comme en Dieu, alla descouvrir au roy toutes les menées et manigances de son maistre de poinct en poinct, en luy raonstrant le double ae tous ses mémoires et instructions. De telle façon que, si le roy n'eust esté bon et sage roy, il mettoit la teste de son maistre sur un eschafFant : mais le roy le voulut gaigner par douceur, comme il fit à Chantelle, lorsqu'il luy parla à son lict, faisant du malade. Certainement du premier abord le roy fit bonne chère à ce serviteur ingrat, et l'estima pour ce coup ; mais despuis et luy et toute sa cour l'estimèrent meschant, ingrat, ingratissime, importun et très-odieux. Se trouvant une fois eux dans la chambre de la reyne, luy et Pomperant, et devisans ensemble, le roy, les seigneurs, les gentilshommes et les dames les regardans, disoient

1 . Conune il avait fait pour M. de Bourbon en portant la croix rouge.

2. Ce serviteur, que Branthôme ne veut point nommer, est le père du maréchal de Matignon.

?oo Discours sur M. de la Noue.

tous d'une voix assez haute : a II y a bien différence de ces deux-là, l'un pour avoir esté traistre et très-ingrat à son maistre, et l'autre très- loyal et recognoissant, et très-homme de bien. » Et n'y avoit ny petit ny grand qui n'abhorrastl'un et n'estimast beaucoup l'autre et ne l'admirast.

Et si le roy a bien estimé le sieur de Pomperant pour sa générosité de bon et recognoissant naturel, l'empereur, de son cosié, en fit bien de mesmes à plusieurs serviteurs et honnestes gentilshommes dudict M. de Bourbon.

Car, ayant perdu leur bon maistre, ne sçachant où se retirer, luy ayant recognu en eux leurs fidélités, loyales actions et amitié envers leur maistre, les retira à soy et s'en servit, et s'en trouva très-bien; et si bien les rescompensa tous, qu'il n'y eut aucun qui demeura pauvre. Cesdits gentilshommes, des plus remarqués, estoient les sieurs de La Mothe des Noyers, Le Peloux, l'Alliere, Montbardon, Luringe, des Guerres et La Chapelle-Montmoreau ; de tous ceux-là je n'ay veu que le seigneur des Guerres à Naples, la première fois que j'y fus, et qu'il vint faire la révérence à feu M. le grand-prieur de Lorraine, fort honneste gentilhomme certes. Il avoit bien six mille escus d'intrade * à Gazé, et estoit marié à Naples. Ce La Chapelle-Montmoreau estoit un gentilhomme, mon voisin, que je n'ay point veu; mais j'ay ouy raconter à deux de ses frères qui l'allerent veoir en Espaigne par cinq ou

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