‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 3)Chapitre 165 sur 179 · I. De revenu (entrada en italien · texte numérisé non relu

I. De revenu (entrada en italien

Discours sur M. de la Noue. 301

six fois, et l'y virent si honoré et si enrichy, que, les voyant, il les pria de ne se dire ses frères, à cause qu'ils estoient très- mal en poinct. car je croy qu'ils n'avoient pas tous ensemble deux cens livres de rente. Et donna à sesdicts frères assez de moyens, mais c'estoient des desbauchés qui brouillèrent et consommèrent tout à leur retour. Du despuis j'ay veu aucuns titres de luy, par lesquels il paroissoit qu'il avoit, ou en estât chez l'empereur, ou en pensions, ou en banques, plus de douze mille ducats de revenus. Il mourut à Nancy, ayant esté envoyé ambassadeur par l'empereur son maistre vers l'altesse de madame sa niepce, et est enterré audict Nancy aux Cordelliers, dans une petite chapelle à main droite en entrant, ainsy que m ont dict ses frères, lesquels ont laissé perdre tout par faute d'aller sur les lieux, et aussy qu'ils n'avoient point trop d'esprit : leur frère leur avoit tout emporté avec luy. J'y ay veu d'aussy beaux papiers et titres, que, s'ils fussent tombés entre les mains d'un habile homme, il fust esté riche de plus de cinquante mille escus.

Voylà comme l'empereur sceut très-bien remarquer et recognoistre les bons cœurs de ces gens de bien. Que s'ils fussent esté autres, il ne s'en fust jamais servy ny ne les eust jamais estimés ; car ces grands, encor qu'ils fassent pour le commancement bonne chère aux traistreset aux ingrats à leurs bienfaicteurs, et leur monstrent quelques signes de benivolance, si est-ce que puis après ils s'en mocquent, ils ne s'y fient point et ne les estiment jamais.

302 Discours sur M. de la Noue.

Je me soubviens que, lorsque M. de Montmorency d'annuy* mt contraint de s'armer contre le roy en Languedoc , lorsqu'il tourna de Poulogne, il dict à ses serviteurs et gentilshommes : c< Messieurs, vous voyez comme je suis pressé et contrainct de prendre les armes contre mon roy, ce que j'ay fiiy tout ce que j'ay peu; je les prends certes à mon grand ' regret, non pour agresser, mais pour me deffendre. Je sçay que parmy vous autres il y en peut avoir quelqu'un à qui l'ame et la conscience peuvent picquer de faire comme moy et de s'armer à rencontre de son roy, chose fort difficile à digérer. Par-quoy tous ceux qui sont atteints de ce remors et qui ne voudront demeurer avec moy et s'en aller, je les puis asseurer que pour cela je ne leur voudray mal, ny leur feray aucun tort ny desplaisir, et en serois bien marry. Tant s'en faut , que je les feray conduire seurement où ils voudront : et à ceux qui voudront demeurer avec moy et courir ma fortune, je leur auray une grande obligation, et se ressentiront de moy en tout ce que je pourray de la bonne fortune qui me voudra rire. »

De ceux qui voulurent demeurer avec luy le nombre en fut plus grand que des autres

3ui s'en osterent d'avec luy et s'en allèrent ; ont il y en eut deux que je ne nommeray point, qu'il y avoit long-temps qui avoient esté de sa maison; entre autres un (je ne dirai point de quelle nation, car on le pourroit

I . D'aujourd'huy. (Il s'agit de Henri, duc de Damville, puis duc de Montmorency.)

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cognoistre et le blasmer, ce que je ne veux, car il estoit fort mon amy), il y avoit trente ans qu'il servoit le maistre. Quand ils vindrent à la cour et se présenter au roy, luy donnant à entendre que, comme ses très -humbles subjects et serviteurs, ils s'estoient despartis d'avecques leur maistre et de ses factions, veu qu'il se bandoit contre Sa Majesté, le roy les' receut certes avecques un bon visage. Mais je sçay bien ce que je luy en vis dire par après, et se mocquer d'eux' à part, et les tenir par trop ingrats et de peu de cœur : et non luy seulement, mais toute la cour les blasma et les monstra au doigt, pour avoir ainsy abandonné leur maistre et son bon besoing, soubs ceste légère couleur qu'ils ne vouloient point avoir le renom et nom de révoltés contre leur maistre.

Lorsque Monsieur s'en alla mescontent de la cour, j'en sçay plusieurs qui en firent de mesmes, et ne le voulurent suivre ni courir sa

I . En ce passage conune en d'autres, Branthôme paraît beaucoup moins préoccupé de conter l'histoire de M. de La Noue que de fortifier les sentiments de rébellion de la noblesse contre le principe de la souveraineté qui faisait en somme sa grande force et duquel découlaient tous les privilèges aristocratiques. Dans les pages qui précèdent, Branthôme soutient que la noblesse est odieusement opprimée par les rois; ici, il représente l'insurrection comme un devoir, et, ce qui est difficile à croire, un devoir devant lequel le Roi s'inclinait au point de mépriser ceux qui ne voulaient point entrer dans la révolte de ses vassaux contre son autorité. Ces théories anarchiques s'accordent d'ailleurs avec le mépris que l'auteur affiche pour l'idée de patrie. Par le fait, une partie de la noblesse était du même sentiment qui cachait le désir de rester placé au-dessus des lois.

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fortune, alleguans tousjours ce vieil dicton, qu'ils ne vouloient aller contre le roy. Quand il alla aussy en Flandres la première fois contre l'opinion du roy, il y en eust aussy qui l'abandonnèrent et qui ne le voulurent suivre, disans qu'ils ne vouloient aller contre la volonté du roy ; mais je vous jure que le roy, ny la reyne, ny toute la cour, ne les en estimèrent nullement, et n'en firent nul cas, et se mocquoient d'eux. Car je sçay bien que la reyne m'en nomma un qui se nt deffendre au roy exprès . dont il en fut bien mocqué et fouetté de oelles parolles, à mon advis. J'ay veu fort bien tout cela et en parle comme trèscertain, car j'estois de la partie moy-mesme Î)our leur donner des fessées; et les appellions es conscientieux â!eaa douce, et les dévots et religieux reallistes ^, et les bons secoureurs de leurs maistrès et bienfaicteurs en leurs nécessités.

C'est aussy une vraye follie d'avoir ces sottes scrupules, que a'estre ainsy du tout fidèle au service du roy et si attaché qu'on le préfère à tout autre; car je voudrois bien sçavoir' : voylà un pauvre diable qui n'est cognu du roy non plus que le plus estranger de Turquie, qu'il vinst laisser et abandonner son bienfaicteur qui Tayme, le cognoist, pour aller au service du roy qui n'en fera compte : que doit-on dire de luy, si-non que c'est un sot ? Aussy à la battaille de Jarnac fut pris un brave et vaillant gentilhomme appelle M. de Corbozon, frère second de M. le comte de

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