‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 3)Chapitre 169 sur 179 · I. Faire le traistre · texte numérisé non relu

I. Faire le traistre

Discours sur M. de la Noue. 309

quasy les premiers coups , se fondant sur une sotte opinion qu'il y alloit du service de la patrie et de la respublique et de son grand interest. Vrayment ouy ! Que la patrie, puis après luy, fit de grands "biens et rescompenses ! Il s'en alla de la ville comme un meurtrier et banny, seul et desguisé, et luy et ses compaignons, l'un passant par une porte, et l'autre par l'autre. Toutestois, au bout de Quelque temps, ils assemblèrent quelques grandes forces, qui furent cause du livrement de la battaille de Philippes, où luy se tua misérablement; et avecques luy de tous les autres conjurés n'en eschappa un qui ne mourust misérablement. Voylà la rescompense de mes ingrats, quelque prétexte qu'ils ayent d'estre tant zelles à leur patrie ; et n'y eut à la. fin aucun qui ne les mesestimast tous. Comme, certes, un si gallant homme que Caesar ne dçbvoit estre ainsy traicté par les siens; et

Eour un si lasche traict Brutus en eut de elles offrandes de sa patrie pour rescompense de son ingratitude envers son bienfaicteur.

Charles I, roy des deux Siciles, duc d'Anjou, et frère au roy sainct Louys , ayant en sa prison Henry d'Espaigne , qui luy avoit esté très-ingrat des bienfaicts receus de luy, et l'ayant recueilly qu'il ne sçavoit où aller (car son frère l' avoit chassé d'Espaigne) , pour rescompense le quitta >, et s'en alla accoster de Corradin, et 1 assister le jour de la battaille

I . Pour récompense, Henri d'Espagne le quitta pour soutenir son compétiteur Gonradin.

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qu'il perdit.Il ne le voulut punir de mort ', pour luy avoir donné la vie par les prières de l'abbé de Mont-Cassin, sainct religieux, mais le fit attacher par le col comme une beste, et mettre dans une cage de fer, et le fit pourmener par toutes les villes du royaume, servant de spectacle à tout monde, et de risée. Ainsy fut-il rescompensé de son ingratitude, et hây et mocqué dun chascun.

De nostre temps, en nos guerres civilles troisiesmes, il y eut un certain Montravel^ natif de la Brye, gentilhomme (à ce que Ton disoit, mais en cela pourtant derogea-t-il à sa noblesse), lequel, pensant faire un grand service au roy, entreprit et résolut de tuer M. de Mouy, qui l'avoit nourry page et eslevé et poussé aux armes. Et de faict il le fit, car après la battaille de Montcontour perdue pour les huguenots, ainsy que M. de Mouy eut choisy pour soy la ville de Nyort, comme d'autres firent d autres villes pour rompre le cours de la victoire de leurs ennemys, et s' estant allé pourmener hors de la ville pour la contempler et voir la force et la foiblesse, voicy venir ce Montravel, monté sur un bon cheval, résolu, qui donna un coup de pistolle à son maistre, le trouvant tout désarmé. Et puis se sauve au camp de Monsieur, nostre

feneral, auquel il se présente et raconte son eau coup. A l'instant il fut assez bien venu, et de Monsieur, et d'aucuns du conseil et autres; mais pourtant si fut -il abhorré de

I . Charles d'Anjou ne le fit point mourir parce qu'il céda aux prières de l'abbé.

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tous ceux de nostre armée, si bien que personne ne le vouloit accoster, pour avoir ainsy si perfidement et oroditoirement tué son maistre et son bientaicteur, encor qu'il eust fait un grand service au roy et à la patrie pour leur avoir exterjniné un ennemy trèsbrave et très-vaillant, et qui, après M. l'admirai (car M. d'Andelot estoit mort), n'y en avoit point de pareil pour leur nuire. Et luy fut commandé de se retirer en sa maison, comme ne se fiant nullement en luy; car qui faict de tels coups en faict plusieurs autres, jusqu'à ce qu'on l'envoya quérir pour tuer M. l'admirai, comme assassineur; mais il le faillit. Et ne fut pas mort de sa main sans d'autres qui réparèrent sa faute au massacre de la Sainct- Barthélémy.

Que devint -il, pour fin, ce Montravel? Il eut deux compaignies telles au siège de La Rochelle, où il perdit ses escrimes *, et ne put pas bien jouer de celle du garde-derriere , car je ne vis jamais homme si estonné en siège que cestuy-là. Et peu se trouvoit en factions, si-iion à garder quelque chetif quartier qui luy estoit donné ; et quand il vouloit se fourrer parmy les autres compaignies, un chascun le fuyoit comme la peste. Après il vint à la cour, où il demandoit tousjours quelque chose, et par importunité l'obtenoit, craignant qu'il ne fist aux autres ce qu'ils luy avoient faict faire; et

I . Perdre son escrime se disait pour : ne rien comprendre à ses devoirs. (Voyez Oudin, Curiosités.) L'escrime du gardederrière, qui vient ensuite, était sans doute Tart de veiller à la bonne garde d'un poste, de prévenir toute surprise.

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de faict il eut pension, comme si ce fust -esté le tueur du roy, non pas pour tuer le roy, mais gagé par Sa Majesté pour tuer les autres. Il eut de plus le privilège d'aller dans Paris et le Louvre, jusques dans la chambre du roy, tousjours couvert et armé de pistolles*, luy sixiesme', d'autant qu'il estoit menacé; mais pourtant quand il entroit dans la chambre du roy nul ne le vouloit accoster. Un chascun le . detestoit et abhorroit, mesmes le roy dernier Henry III, si bien qu'il lui fit deftendre sa chambre; et n'y vint plus, sinon dans le Louvre, mais estonné, la veue basse et la carre' d'un tel homme qu'il estoit. Enfin Mouy aisné fils, brave et courageux gentilhomme, ne pouvant plus traisner si long- \ temps la mort du père sans estre vengée,

t ' trouvant ce Montravel dans la rue , l'attaqua

si furieusement qu'il le tua ; mais le malheur fut qu'un des satellites dudict Montravel tira un coup de petrinal* audict M. de Mouy, dont il mourut, et n'eut le loysir de jouyr du fruit de la vengeance, si-non que la gloire luy en demeura immortelle après sa mort. Voylà comme il en prend à telles gens et fort justement.

Or, advant que finir ce discours d'ingrats, et comme il ne leur est bienséant d'oublier et

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