Dans la rue del Popolo (du peuple
64 Rodomontades espaignolles.
misérable, parce que de jour, pour tous les trésors de la terre, je ne voudrois pas montrer ma misère au monde : c'est pourquoi je vous supplie fort, messieurs, de vouloir bien me faire quelque libéralité digne de la générosité françoise*.»
Voylà de mes mandians secrets et honteux; et, au partir de là, qui les verra au four en public, ils feront des braves, ne faut point dire comment, et si ne craindront point de dire : «eji dépit d'un tel", nous sommes nobles comme le roi, quoique nous ne soyons point si riches ".»
Tels mandians ne sont point pareils à sept ou huict que je vis une fois à Seville lesquels, venans des Indes, et ayant faict un fracas*, de leur navire, et s'en estant sauvés au mieux qu'ils avoient peu, ne craignoient, se pourmenant par la ville, à faire entendre au peuple leurs honorables nécessités par cesparolles : «c Eh! messieurs, ayez compassion de ces
1 . Sehores, la noche me ha favorecido de lopar con vosotros gentiles Fraticeses, para suplicarles de tener lastima de mi, pobre y misero; porque. de dia, por todo el tesoro del mundo, no querria mostrar â la gente itii miseria ; y por eso suplico à V. M. ; que me alarguen sus libérales y largas manos firanceses.
2. Le texte porte malgré un tel (malgré Dieu, maugrebleu). C'est un juron déguisé. V. p. 98,
3. Pesé â tal que somos hildalgos como el rey, dineros menos.
4. Au seizième siècle, on disait fracassement pour expliquer la rupture d'un vaisseau qu'il fût de terre et plein de liquide ou de bois et voguant sur la mer. Les lamentations qui suivent n'ont du reste rien de rodomont ni même d'espagnol : elles étaient connues à la Cour des Miracles de Paris.
Rodomontades espaignolles. 6$
pauvres soldats et mariniers, battus et fatigués de la mer et de la faim, venant des terres désertes, où ils ont mangé des couleuvres, des lézards, et jusques à la semele de leurs souliers, après l'avoir fait cuire. Nous nous recommandons aux honnêtes gens qui voudront nous faire la charité pour Tamour de Dieu *. »
Un soldat espaignol, se plaignant de sa pauvreté, disoit que son père avoit eu de grands moyens en son temps; « mais qu'il les avoit dépensés en fêtes, en tournois", en rejouissances, en jeux, en bals, triomphes'.
J'ai ouy dire à un vieux soldat espaignol que le roy François, quand il estoit prisonnier en Espaigne, estoit fort soigneusement gardé de six compaignies de vieux soldats espaignols, et par Alarcon, grand capitaine en qui l'empereur se fioit fort, leur commandant*.
1 . Ea ! sehores, tengan Vuestras Mercedes lastima de estos pobres soldados y marineros, desbaratados y fatigados de la mar y de la hambre, viaiendo de tierras desiertas, comiendo culebras y iagartos, hasta las suelas de zapatos cocidas : nos comendamos à la buena gente que les hagan la caridad en nombre de Dios.
2. Mas que los habia gastado en fiestas, torneos^ recocijos, juegos, bayles, y triunfos.
}. Triomphe a ici le sens de manifestation joyeuse, de danses imitant des scènes de tournois.
4. Que el rey Francisco, por su pasatiempo, acostumbraba sembrar delante de los soldados de su guardia los escudos de oro, con tanto menosprecio de su fortuna présente, que los soldados, acariciandole, soberbiamente {a) é impiamente se que-
(a) Sobervia voulant dire à la fois orgueil et transport de colère; je préfère le dernier sens, de même que celui d'impitoyablement pour impiamente^ ce qui donne : les soldats en le caressant accusaient Dieu avec colère et sans pitié. — Impiamente n'a pas d'autre signification dans les glossaires.
Branthâme, '<ix. $
66 Rodomontades espaignolles.
« Que le roi François avoit coutume, pour se divertir, de semer devant les soldats de sa garde des écus d'or, avec d'autant moins de considération de l'état de sa fortune présente, que les soldats, le caressant, se plaignoient à Dieu orgueilleusement et avec impiété, de ce que le roi François n'etoit pas leur maître pour leur faire conquérir tout le monde, et de ce que, licenciés par l'Empereur, et libres de leurs sermens, ils ne combattoient point sous ses ordres : de manière que le seigneur don Alarcon, capitaine de sa garde, fut contraint de resserrer la libéralité du roi, et d'arrêter la familiarité des soldats*. » Car la conséquence s'en fust emprès en suivie, le voyant après si libéral, et eux si affectionnés à louer sa libéralité et ne la refuser poinct, et aussy qu'ils l'avoient veu si vaillant et si généreux, et faire généreusement en la battaille, et n'avoient encore ny veu ny senti ce que l'empereur sçavoit faire : car, comme j'ay dit, bien tard se mit-il à se mettre en campaigne; si bien que l'un estoit tout fait desjà, que l'autre estoit tout neuf. En quoy nous noterons aussy que le naturel de l'ESpaignol est fort avare, et aymera mieux la bourse de son ennemy où il n'y aura que
xavan de Dios, porque el rev Francisco no era su senor^ para conquistar todo el mundo^ ô porque elios teniendo licencia del emperador, libres de juramento, no combatian siendo él su capitan : tanto que el sehor de Alarcon, capitan de su guardia, fué forzado de refrenar la cortesia y liberalidad dd rey, y la familiaridad de los soldados.
I . Le texte de Tédition L. Lalanne ajoute : Ce qu'il avait rai- ^n (en quoi Alarcon avait raison) car la conséquence, etc.
Rodomontades espaignolles. 67
deux escus, ou une petite rançon, que de le tuer, comme en toutes les guerres où ils ont estes s'est apparu ; car les Espaignols desroboient, et les Tudesques tuoient.
Un Espaignol voulant monstrer la grande puissance qu'il avoit en sa ville, ou il se tenoit, il disoit : « Il est en mon pouvoir d'introduire ici les Maures, de crier du vin, de vendre du vinaigre, et de réussir dans tout cela *. » Voylà un gallant qui avoit beaucoup d'autorité en sa ville, et la vantoit très bien et glorieusement !
Comme j'ay dict cy-devant qu'aucuns soldats espaignols ont estes insolens de paroles à leur empereur, sur cela il me souvient d'avoir leu en un livre espaignol, et l'avoir ouy confirmer à deux vieux gens d'armes françois, qu'estant Anthoyne de Levé une fois dans Milan pressé pour le payement de ses soldats, tant Espaignols que Tudesaues, et ne sçachant de quoy faire argent', il s advisa « que personne ne pût cuire de pain, ou avoir de farine chez soy, que ceux qui auroient affermé ce droit; et il leur faisoit payer par chaque charge trois ducats de droits; avec cette monnoie il paya largement les Allemansetles Espagnols'» . A quoy fut faite une risée parmi les Espai-
1 . Esta en mi mano meter Moros en la tierra, y puedo pregonar vino, y vender vinagre {a) y salir â bien con todo esto.
2. Que ninguno pudiese cocer pan ô tener harina en sa casa sino los que habian arrendado ; y â estos les hacia pagar por cada carga très ducados de derechos : con esta moned» pagô abundantemente los Tudescos y Espaîioles.
(a) Et de vendre du vinaigre quand je fais crier du viuv
68 Rodomontades espaignolles.
^ols, et mocquerie, qu'ils se mirent à appeller l'empereur «l'empereur Charles, gentilhomme boulanger*». Mais pourtant la risée se tourna après contre eux ; car on se mit à les appeller « les soldats de la pagnotte* », ce qui leur estoit le plus grand despit que pour lors on leur peust faire, et la plus grande injure qu'on leur eust pu dire : et voylà d'où est venue la première dérivation des soldats de la paignotUy dont despuis en Piedmont on les appelloit de ces temps soldats de la paignotte. Or, faut noter que, quelque temps après, l'empereur Charles s'estant sorti de son Espaigne, et mis en campaigne, il produisit tant de braves fruicts deluy et de sa valeur, que les soldats espaignols se mirent à dire en riant parmy eux : « Par Dieu ! présentement, nous ne sommes plus soldats de l'empereur boulanger, mais de l'empereur guerrier'. » Et, certes, il l'estoit, et très-bon : . aussy le pensoit-il bien estre, ainsy qu'il se vanta, à son retour