Mon homme est le capitaine provençal mal reçu
Rodomontades espaignolles. 95
passa. Comme il y a tousjours et d'uns et d'autres, et les uns courtois et les autres arrogans, on nous laissa entrer courtoisement, et vivre et coucher pour nostre argent.
Si faut-ii que je fasse à ce propos un plaisant conte, qui m'arriva une soir à Paris, au commancement des premières guerres. Ainsy que le camp s'estoit acheminé à Estampes pour se dresser, moy ayant envoyé tout mon train devant, et demeuré à Paris pour quelques affaires qui me restoient, ou possible pour Famour, je dirois mieux, je pris la poste pour aller rejoindre l'armée audict Estampes. Je n'avois qu'un homme des miens, moy avec mon postillon. Estant entre les deux portes de Sainct-Jacques, voicy venir la garde, qui estoit grosse et grande, et qui se faisoit fort estroictement en ce temps, et entre autres un grand homme, marchant du quartier Sainct- Jacques, qui portoit une grande hallebarde et grand bar De, et une cuyrasse, qui arreste fort rudement mon postillon^ et prend la bride de son cheval. Je m'advance, et crie : a Mort Dieu! l'homme à la grande barbe, que voulezvous faire? » Il vint à moy aussy tost, et, me présentant la poincte de l'hallebarde, il me dict : « Mort Dieu! l'homme sans barbe, je vous veux arrester. Où est vostre passeport.? Ne scavez-vous pas l'ordonnance qui a été faicte, de ne sortir sans passeport du prevost des marchans? »' Tout à coup je me vis entouré de cent poinctes d'espées, de picques, d'hallebardes. Ce fut donc à moy à monstrer mon passeport (car je l'avois), et luy dire
96 Rodomontades espaignolles.
qu'il le devoit demander plus honnestement et doucement, et que je n'estois bastant pour faire teste à un corps-de-garde si remply.
Toutesfois après belles excuses, nous fusmes amys comme devant; et, estant arrivé, j'en fis le conte à feu M. de Guyse, qui le trouva bon, tant de la demande que de la response, et en rit bien, ensemble plusieurs de 1 armée auxquels j'en fis mesmes part; car. comme me dict M. de Guyse, un brave a bravé un brave, et Quittes de là tous deux.
Quand le duc d'Albe passa en Flandres contre les guerres civiles des Gueux, il ne se voulut servir d'autre infanterie que de l'espaignolle, et n'y en mena d'autre. Mais quelle estoit-elle.? L'une des plus belles qui jamais fut mise en campaigne; car il en fit choix parmy tous les terces* de Lombardie, de Naples, de Sicile, de Sardaigne; si bien que de ce beau choix il en fit un corps très beau et bien fourni, jusques à neuf ou dix mille, n'y ayant rien à dite, soit en belles armes, soit en parades d'habiliemens, sent en bonté et vertu d'hommes, soit en leur entretien de vivres et de payes, jusques à leurs courtisannes, qui en parures paroissoient princesses. Bref, rien n'y manqua. Et, comme par où ils passoient près de la frontière de France, vers la Lorraine, les chemins estoient rompus de gens quasi (par manière de dire) pour les voir*, on leur demanda pourquoy le duc